Société
Sur les ponts de Séoul, l’œil de l’IA pour rattraper ceux qui veulent sauter
Des centaines de caméras intelligentes scrutent les ponts de Séoul en permanence. Leur objectif : détecter un geste désespéré avant qu’il ne soit trop…


Des centaines de caméras intelligentes scrutent les ponts de Séoul en permanence. Leur objectif : détecter un geste désespéré avant qu’il ne soit trop tard, dans un pays où le suicide est la première cause de mortalité chez les moins de 50 ans.
Depuis 2021, près de 900 caméras équipées d’intelligence artificielle veillent sur les ponts de la capitale sud-coréenne. Leur mission est simple mais vitale : repérer les comportements à risque. Quand une personne s’attarde plus de cinq minutes dans une zone dangereuse, ou qu’elle décroche l’un des téléphones d’urgence installés sur place, une alarme se déclenche immédiatement. En 2025, ce dispositif a permis d’identifier plus de 1 200 incidents et les secours ont sauvé 99,4% des personnes concernées. Les équipes d’urgence peuvent atteindre la plupart des ponts en moins de cinq minutes, un laps de temps crucial selon Kim Jun-young, chef du centre de vidéosurveillance du pont Hangang. Il explique qu’intervenir avant que la personne ne saute fait toute la différence, car une chute de trente mètres dans l’eau équivaut à un choc de voiture à 60 km/h.
Mais ce filet de sécurité technologique affronte un mal-être bien plus profond. La Corée du Sud affiche l’un des taux de suicide les plus élevés au monde, avec 29,1 décès pour 100 000 habitants en 2024, du jamais vu depuis 2011. Pour Yoo Jae-hyun, directeur d’un centre de prévention des suicides à l’hôpital St. Mary’s de Séoul, les causes sont multiples : pression scolaire impitoyable, journées de travail interminables, une société qui transforme l’échec en faillite personnelle. Beaucoup de patients lui confient se sentir « un fardeau » pour leur entourage. Les jeunes adultes dans la vingtaine représentent la plus grande part des admissions aux urgences après une tentative, poussés par l’anxiété liée au travail, à l’argent, à la maladie ou à la solitude.
Le système aide, mais il a ses limites. Kim Jun-young admet qu’il est souvent difficile de convaincre quelqu’un déjà déterminé à en finir. Certains sautent dès qu’ils entendent les sirènes, d’autres fuient ou se débattent. « Certaines personnes nous demandent pourquoi on empêche celles qui veulent mourir. Nous pensons que notre rôle est de leur offrir une chance supplémentaire de réfléchir », dit-il. Cette approche suscite aussi des débats. Armin Chitizadeh, professeur en sciences informatiques à l’Université de Sydney, prévient qu’il ne faut pas que la machine remplace l’humain. « La prévention des suicides par IA est une bonne idée, mais il faut accepter qu’elle puisse faire des erreurs et ne l’utiliser que comme une assistante », explique-t-il. L’histoire de Smiling Stone Hwang illustre la fragilité de ces vies. Après le suicide de son père, elle a hérité de ses dettes et a été poursuivie par des créanciers pendant des années, incapable de travailler légalement ou d’ouvrir un compte. Épuisée par une succession de petits boulots, elle a tenté de mettre fin à ses jours à la vingtaine. Aujourd’hui dessinatrice, elle raconte dans ses mémoires le café qu’elle apportait chaque jour à la table où son père n’avait jamais pu s’asseoir, un rituel muet pour un au revoir impossible.
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