Monde
Oiapoque rêve de pétrole, les Karipuna redoutent la marée noire
Petrobras a détecté des hydrocarbures au large de l’extrême nord du Brésil. Dans cette ville collée à la Guyane, les espoirs de richesse se cognent à…


Petrobras a détecté des hydrocarbures au large de l’extrême nord du Brésil. Dans cette ville collée à la Guyane, les espoirs de richesse se cognent à l’angoisse d’une fuite qui empoisonnerait fleuves et rivières.
Wagner Karipuna, 57 ans, regarde couler l’eau qui borde Manga, son village de 1.800 habitants posé au cœur de la forêt amazonienne. Le cacique n’a qu’une obsession, ce qui se passerait si le brut extrait au large venait à s’échapper. « L’eau n’a pas de frontière », martèle-t-il. Manga se situe à une vingtaine de kilomètres d’Oiapoque, cité brésilienne adossée à la Guyane, où plus rien ne semble se dérouler comme avant depuis que Petrobras a lancé ses forages en mer, voilà un an. La compagnie publique a annoncé avoir repéré des hydrocarbures dans son premier puits, à 175 kilomètres du littoral. Juste à côté, le Guyana et le Suriname pompent déjà depuis des années.
Le président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, candidat à sa réélection, s’est rendu sur place et a décrit ce pétrole comme un passeport pour l’avenir. À Oiapoque, beaucoup y voient surtout une bouffée d’oxygène. La ville est pauvre, ses infrastructures quasi absentes. On y arrive après 600 kilomètres depuis Macapá, capitale de l’État de l’Amapa, dont une bonne partie sur une piste de terre rouge criblée de nids-de-poule, entrecoupée de ponts en bois. Les rues manquent de trottoirs, les façades sont défraîchies, mais les chantiers poussent un peu partout. Wagner Karipuna, lui, ne partage pas l’enthousiasme. Il se dit déçu par Lula, qui s’affiche en défenseur de l’environnement et des peuples autochtones. Il imagine déjà les nappes visqueuses charriées jusqu’à la rivière Curipi.
Chez Petrobras, on assure que les analyses menées ne montrent pas de probabilité que le brut atteigne le littoral en cas de fuite. L’ancien patron de l’entreprise, Jean Paul Prates, reconnaît pourtant qu’aucune exploration en mer n’est totalement sûre. Un risque peu probable, admet-il, mais aux conséquences possiblement lourdes. Sur le terrain, l’inquiétude gagne aussi les pêcheurs. Le vice-président d’un collectif réunissant près de 400 pêcheurs traditionnels, 50 ans, répare ses filets dans une cabane sur pilotis au bord du fleuve. Si du pétrole se répand, personne ne voudra plus acheter nos poissons, redoute-t-il. La compagnie affirme de son côté avoir gardé le dialogue ouvert avec la société civile et les communautés autochtones, et avoir ajusté ses rotations d’avions et d’hélicoptères après en avoir discuté avec les leaders indigènes. Le cacique, lui, dit subir déjà les effets des forages, à commencer par ce vacarme qui fait fuir oiseaux et gibier.
Tout le monde, pourtant, ne voit pas l’or noir comme une malédiction. Jacqueline Cadete, pasteure évangélique de 45 ans installée depuis peu dans un quartier neuf de la ville, y voit un signe de Dieu. Elle est venue chercher les opportunités nées du pétrole, après des années passées au Guyana et en France métropolitaine, du côté de Nîmes. Une étude de l’Observatoire national de l’Industrie évoque plus de 50.000 emplois potentiels dans l’Amapa, sans compter les royalties que Petrobras versera aux collectivités une fois la production lancée. Patience, tempère la présidente de la compagnie, Magda Chambriard. Rien ne coulera avant six ou sept ans.
Le maire Inacio Monteiro Maciel se dit très optimiste, tout en sachant qu’il devra pratiquement repartir de zéro sur les infrastructures et les politiques sociales. Plus de la moitié des quelque 28.000 habitants comptabilisés au dernier recensement dépendent de la Bolsa Familia, l’allocation versée aux familles les plus pauvres. Depuis le début des forages, la ville attire toujours plus de monde. L’édile estime que 40.000 à 45.000 personnes y vivent désormais. La spéculation immobilière pousse les plus modestes hors du centre. Dans le quartier de Nova Conquista, Thais Pereira de Souza, 32 ans, s’entasse avec son mari, ses deux fils et sa belle-fille enceinte dans une minuscule maison au toit de tôle ondulée, privée d’eau et d’électricité. Deux matelas et deux hamacs pour tout mobilier. Le loyer de son ancien studio était devenu impossible à suivre. Elle veut croire que le pétrole améliorera sa vie.
Lilma Campos, présidente de l’Association commerciale et industrielle d’Oiapoque, attend un changement radical, mais refuse de s’enflammer. Trouver du pétrole ne transformera pas la ville en nouveau Dubaï, prévient-elle. Personne ne sait vraiment ce qui va se passer.
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