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Elle a grandi en Amérique. L’Amérique l’a déposée au Cameroun.

Ayana a passé trente-huit ans aux Etats-Unis avant d’être expulsée vers un pays dont elle ignorait tout. Son histoire ressemble à celle de dizaines…

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Elle a grandi en Amérique. L'Amérique l'a déposée au Cameroun.

Ayana a passé trente-huit ans aux Etats-Unis avant d’être expulsée vers un pays dont elle ignorait tout. Son histoire ressemble à celle de dizaines d’autres étrangers livrés à des destinations lointaines, loin de tout ce qu’ils connaissaient.

Ayana avait rendez-vous pour renouveler son titre de séjour. C’est là que tout s’est arrêté. Les agents de l’immigration l’ont arrêtée, menottée aux poignets comme aux chevilles, puis hissée dans un avion. Destination le Cameroun, à la fin du mois de mai. Un pays qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne savait même pas nommer. Dans l’appareil, quelqu’un lui a glissé une carte sous les yeux. Le message tenait en quelques mots. Tu es au Cameroun. Sa réponse lui revient encore. Mais c’est quoi, le Cameroun ? Elle résume aujourd’hui ce moment sans détour. Elle dit avoir été traitée comme une esclave.

Presque trois mois ont passé. Ce soir-là, Ayana s’offre une sortie dans un bar animé de Yaoundé. Un verre de vin blanc, des cigarettes en série, et cette appréhension qui ne la quitte pas. Elle admet avoir hésité avant de pousser la porte. À quarante ans, elle s’exprime dans un anglais teinté d’un fort accent américain. Née dans un camp de réfugiés au Soudan, arrivée aux Etats-Unis à deux ans, elle n’a gardé aucun souvenir de ses premières années africaines. Les trente-huit suivantes se sont écrites à San Diego, en Californie. Des études de commerce, un métier d’aide-soignante, une fille de dix-huit ans, une famille dont plusieurs membres portent l’uniforme de l’armée américaine.

Son parcours la rendait pourtant légitime sur le sol américain. Ses parents, une Érythréenne et un Éthiopien fuyant la guerre entre leurs deux pays, y avaient été accueillis au titre de la Convention des Nations unies contre la torture. Ayana, elle, est apatride. Aucun acte de naissance. Ni Soudanaise, ni Éthiopienne, ni Érythréenne. Même en acceptant d’être envoyée vers l’un de ces pays malgré les conflits meurtriers qui les déchirent, elle n’y serait pas admise, faute de documents.

Son cas n’a rien d’un accident isolé. Depuis un an et demi, l’administration Trump pousse vers des pays africains des centaines d’étrangers, y compris des personnes en situation régulière. Une cinquantaine d’entre eux, venus de République démocratique du Congo, du Ghana, de l’Angola, de l’Éthiopie, de Sierra Leone, du Kenya, du Sénégal, du Zimbabwe ou du Maroc, ont été déposés au Cameroun depuis janvier. Dix nouveaux sont arrivés à Yaoundé à la fin du mois d’août. Les autorités camerounaises, elles, n’ont jamais dit un mot de ces transferts.

Le procédé est désormais bien huilé. Des juges américains ont interdit tout renvoi vers les pays d’origine, estimant les dangers bien réels. Washington a simplement changé de destination. Pour convaincre des États tiers d’accueillir les expulsés, les Etats-Unis ont avancé des millions de dollars d’aide et agité la menace de restrictions de visas en cas de refus. Le Cameroun a dit oui. Il rejoint une liste d’États africains qui ne cesse de s’allonger.

Sur place, l’accueil est glacial. Plusieurs régions du pays sont en proie à des groupes armés. Parmi les arrivants se trouvent des personnes LGBT+, alors que l’homosexualité est un crime au Cameroun. Certains ont déjà été renvoyés vers leur pays d’origine ou vers d’autres Etats. Deux Marocaines lesbiennes vivent désormais cachées depuis leur retour.

À Yaoundé, la cinquantaine d’expulsés est logée dans un centre d’hébergement délabré, gardé. Ils sont arrivés avec les vêtements qu’ils portaient sur le dos, dépouillés de leur téléphone et de leur passeport. Aucune aide financière ne leur parvient. Les produits d’hygiène distribués sont insuffisants, le suivi médical très limité, le soutien psychologique inexistant. Presque tous ont attrapé le paludisme. Peter a même passé trois jours à l’hôpital, sous assistance respiratoire.

Peter, un Kényan de cinquante et un ans, a découvert sa destination en plein vol. Vingt-cinq ans à Dallas, au Texas, une passion pour la musique country, un fils de vingt et un ans engagé dans la marine. Tout est resté de l’autre côté de l’Atlantique. Anthony, lui, n’avait jamais mis les pieds aux Etats-Unis. Ce Zimbabwéen d’une quarantaine d’années a été arrêté après avoir franchi la frontière mexicaine. Il raconte la honte de ne plus pouvoir nourrir son épouse et leurs quatre enfants, demeurés au Zimbabwe. Pour s’apaiser, il lit la Bible.

Les autorités camerounaises, elles, poussent les exilés à accepter le programme de retour de l’Organisation internationale des migrations. Leur avocat, Fru Joseph Awah, a obtenu qu’ils puissent sortir du centre librement, en échange de leur engagement à assumer les risques. Début août, il a saisi la justice camerounaise pour réclamer la suspension de l’accord passé avec Washington et un statut légal clair pour les expulsés.

Anthony et Peter ont passé un entretien avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Le statut de réfugié pourrait leur être reconnu, mais ils ignorent si les autorités camerounaises le valideront. D’autres ont reçu une convocation pour un entretien en avril 2027.

Ayana ne se fait guère d’illusions. À ses yeux, le Cameroun ne leur offrira jamais les moyens de refaire leur vie, et n’a accepté ces arrivées que pour l’argent. Elle se sent prise au piège, sans espoir. Il lui reste pourtant une idée à laquelle se raccrocher. Qu’un nouveau gouvernement s’installe à Washington en 2028 et lui rende le droit de rentrer.

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