Monde
Chez les Iraniens d’Amérique, la guerre fracture les familles
Ils sont 750 000 aux Etats-Unis, presque tous hostiles au pouvoir de Téhéran, mais profondément divisés sur la guerre lancée le 28 février. Sept mois plus…


Ils sont 750 000 aux Etats-Unis, presque tous hostiles au pouvoir de Téhéran, mais profondément divisés sur la guerre lancée le 28 février. Sept mois plus tard, cette fracture a brisé des amitiés, des fratries et jusqu’au quotidien de certains foyers.
L’offensive menée par Washington et Israël contre l’Iran a commencé le 28 février. Le guide suprême Ali Khamenei a été tué dès le premier jour, remplacé aussitôt par Mojtaba Khamenei. Depuis, une seule question taraude la diaspora iranienne installée aux Etats-Unis, forte d’environ 750 000 personnes. Cette guerre finira-t-elle par faire tomber un pouvoir en place depuis 47 ans ? Sur le papier, la communauté est massivement opposée au régime. Dans les faits, elle ne parvient plus à parler d’une seule voix, et les débats tournent souvent à la rupture.
Soroush fait partie de ceux qui encaissent. Cet Irano-Américain installé près de Washington, artiste 3D et animateur arrivé il y a une dizaine d’années, a perdu plusieurs amis depuis le début du conflit. Il raconte aussi les disputes avec des proches, jusqu’à son frère et sa belle-sœur. Lui ne cache pas son mépris pour les dirigeants iraniens. Mais il refuse de croire qu’une guerre arrangera quoi que ce soit. « Des gens vont perdre des amis, des membres de leurs familles. Ils vont perdre leurs emplois et leurs économies », lance-t-il à ceux qui défendent l’opération, en rappelant les précédentes interventions américaines au Moyen-Orient. Sa phrase la plus dure vise les partisans les plus enthousiastes de la diaspora. « Ce sont eux qui vivent cette réalité, pas la diaspora iranienne. » Il préfère taire son nom de famille.
Dans un café du centre-ville de Washington, deux femmes défendent l’inverse. Bahar, qui ne donne pas non plus son nom, et Aahoo Sigarchi assument leur soutien à la guerre. Cette dernière soutient Reza Pahlavi, le fils en exil du dernier chah, qui avait appelé la population iranienne à se soulever avant de rallier une partie de la diaspora à sa cause. Pour elle, la répression des manifestations de janvier 2026 justifiait une action militaire destinée à renverser les dirigeants. « Je pense que nous sommes sur la bonne voie avec cette guerre, et je crois que nous obtiendrons bientôt ce que les gens recherchent », affirme-t-elle. Interrogée sur les critiques visant l’opération, elle balaye la question, convaincue qu’une autre voie n’aurait jamais fait tomber les autorités. « Soyons réalistes, nous n’avons pas d’autre solution. »
Le rapport de force, lui, se déplace. Un sondage mené par l’Iranian American Council, organisation opposée au conflit, montre que l’adhésion s’effrite vite. Au tout début de la guerre, la diaspora se partageait à peu près en deux camps égaux. Un mois plus tard, 66,1 % des personnes interrogées se déclaraient hostiles à l’opération. A l’échelle du pays, la guerre reste de toute façon impopulaire, notamment à cause du prix à la pompe.
Pour Sahar Razavi, directrice du centre d’études iraniennes et du Moyen-Orient à l’université d’Etat de Californie à Sacramento, ce basculement a deux visages. Les opposants et les sceptiques quant à un changement de régime venu de l’extérieur ont vu leurs doutes confirmés. Beaucoup de partisans, à l’inverse, se sont enfermés un peu plus dans leurs certitudes. Et une minorité non négligeable a changé de camp pour se rapprocher du pouvoir iranien. Le climat a laissé des traces durables. « Les relations familiales ont été mises à mal, voire rompues. Même des amitiés de longue date ont pris fin à cause de cela », résume-t-elle. Mohammad Reza Mousavi, ancien journaliste à Téhéran, opposé à la fois à la guerre et au régime, perçoit lui aussi un essoufflement du soutien. Il pointe surtout l’intolérance de ceux qui ont défendu le conflit. « Ils peuvent très facilement vous coller toutes sortes d’étiquettes dès qu’ils se rendent compte que vous ne partagez pas entièrement leurs opinions. » Selon Sahar Razavi, des associations iraniennes qui donnaient par exemple des cours de farsi ont été « traînées dans la boue » pour n’avoir pas affiché leur soutien à la « lutte pour la libération ».
Les conséquences descendent jusqu’aux choix les plus intimes. Bahar dit avoir été traitée de fasciste pour avoir voté pour Donald Trump, et avoir perdu 100 abonnés sur Instagram. Elle a aussi retiré son fils de huit ans d’une école qui enseignait l’art iranien, après qu’un professeur a évoqué le conflit à plusieurs reprises. Sept mois après le début des frappes, la guerre ne divise plus seulement l’Iran et ses adversaires. Elle traverse les salons, les tables de café et les cours de récréation.
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