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Au Kenya, des prostituées séropositives meurent depuis l’arrêt de l’aide américaine

Judy avait 36 ans, vivait à Nairobi et luttait contre le VIH depuis 2017. Privée de ses médicaments par le gel de l’aide humanitaire américaine, elle est…

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Au Kenya, des prostituées séropositives meurent depuis l'arrêt de l'aide américaine

Judy avait 36 ans, vivait à Nairobi et luttait contre le VIH depuis 2017. Privée de ses médicaments par le gel de l’aide humanitaire américaine, elle est morte seule, comme des dizaines d’autres travailleuses du sexe kényanes.

Son corps repose sous une dalle de béton d’un cimetière de Nairobi, un chantier jamais terminé. Judy, travailleuse du sexe séropositive, s’est éteinte à 36 ans le 7 août, après avoir arrêté ses antirétroviraux. Dans le bidonville de Mathare où elle habitait, elle avait appris à vivre avec le virus grâce à une organisation locale qui lui apportait médicaments, préservatifs et parfois de quoi nourrir ses quatre enfants.

Le gel de l’aide humanitaire américaine, annoncé au début de 2025, a fait tomber tout cet échafaudage. Selon les organisations qui accompagnent ces femmes, au moins 24 travailleuses du sexe kényanes, séropositives mais en bonne santé au début de l’année, sont mortes depuis. La fermeture des cliniques qui leur étaient réservées leur a retiré l’essentiel, des préservatifs, une prophylaxie préexposition, des antirétroviraux. Des traitements qui empêchaient l’infection ou faisaient chuter la charge virale au point de rendre ces femmes non contaminantes.

Washington a pourtant scellé en décembre un accord de santé de cinq ans avec Nairobi, d’un montant de 2,5 milliards de dollars, dont 1,6 milliard financé par les Américains. Mais ce cadre de coopération, marqué par la ligne morale de l’administration Trump, n’a apporté aucune avancée aux prostituées. Leurs cliniques n’ont pas rouvert. Un rapport de la Fondation pour la recherche sur le sida paru en juillet 2026 montre que 73 % des organisations financées par Washington ont définitivement supprimé leurs services destinés aux travailleuses et travailleurs du sexe, aux communautés LGBT et aux usagers de drogues, pourtant les plus exposés au virus.

Les statistiques officielles, elles, peignent encore un tableau flatteur. Environ 14 000 nouvelles contaminations ont été recensées en 2025, contre près de 20 000 l’année précédente, une chute de 27 %. Les décès liés au sida ont reculé de 8 %, de 21 000 à environ 19 500. Douglas Bosire, qui dirige l’agence gouvernementale chargée de la stratégie anti-VIH, reconnaît pourtant un risque que ces gains s’inversent si les populations les plus fragiles ne sont pas mieux ciblées. Au Kenya, près de 1,5 million de personnes vivent avec le VIH, soit 3,2 % de la population.

Sur le terrain, la dégradation est déjà là. Dans le centre de Roysambu, neuf contaminations avaient été repérées au deuxième trimestre 2024 pour 6 685 prostituées testées. Sur la même période cette année, 45 cas sont apparus parmi 2 439 femmes contrôlées. Le nombre d’infections a été multiplié par 14. Sharon Lagat, infirmière, voit désormais arriver des patientes à un stade avancé, mycoses buccales, éruptions cutanées, symptômes d’infections sexuellement transmissibles. Elle le regrette, les femmes contaminées tardivement transmettent davantage le virus à leurs clients. Or ces clients, dit-elle, sont les maris et les amis de tout le monde, et la maladie finira par gagner les foyers.

Le Programme de sensibilisation des travailleurs du sexe, qui suivait 45 000 personnes à Nairobi, a vu la moitié de ses cliniques fermer. Son directeur clinique, le docteur Joshua Kimani, redoute un retour aux années 1990, quand les infections échappaient à tout contrôle. Vétéran d’un combat commencé en 1992, il garde de 1998 le pire souvenir, celui d’un médecin surnommé Docteur Mort, contraint de renvoyer les malades chez eux pour y finir leurs jours. Il ne veut pas revivre ça. Il rappelle aussi un lien implacable. Quand la mortalité a reculé chez les travailleuses du sexe, elle a reculé dans toute la population. Si elle repart chez elles, elle repartira partout.

Sur la côte kényane, 14 prostituées sont mortes après avoir cessé leur traitement, selon l’Alliance des travailleuses du sexe de la Côte. Au moins cinq autres ont succombé dans l’ouest du pays. Dorothy Agalla, qui préside l’Alliance de Kisumu, s’indigne. Aucune des 25 cliniques dédiées aux prostituées existant dans quatre comtés de la région n’a survécu, et moins d’un millier des quelque 20 000 femmes concernées sont désormais suivies dans des structures publiques. À Mathare, Cecilia Joseph a perdu Beatrice, 43 ans, morte dans son lit d’une infection des reins, puis la sœur de celle-ci, Rosemary, 29 ans, un an plus tard. Toutes deux séropositives, toutes deux privées de soins. La responsable de programme de l’organisation qui les accompagnait lâche que l’ordre américain de suspendre les missions revenait, pour elles, à un ordre de tuer.

Les travailleuses du sexe interrogées déplorent toutes le manque de préservatifs gratuits, trop pauvres pour en acheter une boîte de trois, souvent plus chère que le prix d’une passe. La directrice de l’Onusida, Winnie Byanyima, regrette la disparition de ces lieux tenus par des pairs, où les communautés venaient sans peur du jugement et qui représentaient une part énorme de la riposte au VIH. Elle prévient que les coupes américaines, suivies par d’autres grands bailleurs, mettent en péril des décennies de lutte. À Washington, le secrétaire adjoint pour l’Afrique, Frank Garcia, balaie ces accusations. Il refuse que le pays le plus généreux au monde dans la recherche et le financement contre le sida porte la moindre responsabilité dans ces décès.

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