Monde
Déportée au Cameroun, elle ne savait même pas où elle atterrissait
Ayana a passé la quasi-totalité de sa vie aux Etats-Unis. Fin mai, menottée, elle a été envoyée au Cameroun, un pays dont elle ignorait tout.


Ayana a passé la quasi-totalité de sa vie aux Etats-Unis. Fin mai, menottée, elle a été envoyée au Cameroun, un pays dont elle ignorait tout.
Elle avait 2 ans lorsqu’elle a posé le pied sur le sol américain. Née dans un camp de réfugiés au Soudan, Ayana a grandi à San Diego, en Californie, où elle a suivi des études de commerce avant de devenir aide-soignante. Trente-huit ans d’une vie ordinaire, auprès de sa fille de 18 ans et d’une famille dont plusieurs membres portent l’uniforme de l’armée américaine. Puis tout a basculé. C’est en se rendant renouveler son titre de séjour qu’elle a été interpellée par les services d’immigration, avant d’être mise dans un avion, pieds et mains menottés.
Dans le vol, un membre d’équipage lui glisse une carte portant ces mots. « Tu es au Cameroun ». Elle n’en revient pas. « Mais c’est quoi, le Cameroun ? Je ne connaissais même pas ce pays ». De l’Afrique de ses deux premières années, elle ne garde aucun souvenir. La voilà donc dans un pays dont elle ignore tout, à des milliers de kilomètres des siens.
Son cas est loin d’être isolé. Ils sont des centaines d’étrangers, y compris en situation régulière, à avoir été poussés hors des Etats-Unis vers des pays africains depuis un an et demi. Une cinquantaine de personnes venues de République démocratique du Congo, du Ghana, de l’Angola, d’Ethiopie, de Sierra Leone, du Kenya, du Sénégal, du Zimbabwe ou du Maroc ont ainsi été transférées au Cameroun depuis janvier. Le pays figure sur la liste, qui ne cesse de s’allonger, des Etats africains ayant accepté de les recevoir. Et ces convois continuent, dans le plus grand silence des autorités camerounaises, qui n’ont jamais communiqué sur le sujet. Fin août, un nouveau groupe de dix personnes a été déposé à Yaoundé.
Sur place, le quotidien reste éprouvant. Le centre d’hébergement est délabré, gardé, et les expulsés n’y reçoivent aucune aide financière. Ils sont arrivés avec les seuls vêtements qu’ils portaient, privés de leur téléphone et de leur passeport. Les produits d’hygiène fournis par l’Organisation internationale pour les migrations ne suffisent pas, le suivi médical est réduit à peau de chagrin et l’accompagnement psychologique absent, malgré les traumatismes accumulés. Presque tous ont attrapé le paludisme. Peter, un Kenyan de 51 ans, a même passé trois jours à l’hôpital sous assistance respiratoire.
Peter avait vécu vingt-cinq ans à Dallas, au Texas. Ce passionné de musique country a lui aussi découvert sa destination en plein vol, laissant derrière lui un fils de 21 ans engagé dans la marine. Anthony, lui, n’a jamais habité aux Etats-Unis. Ce Zimbabwéen d’une quarantaine d’années a été arrêté en 2025 peu après avoir franchi la frontière mexicaine, au terme d’un périple éprouvant à travers l’Afrique et l’Amérique centrale. Il raconte la honte de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et de leurs quatre enfants, restés au Zimbabwe. Pour tenir, il lit la Bible.
Le danger ne s’arrête pas aux conditions de vie. Plusieurs régions du Cameroun sont secouées par des groupes armés, et parmi les expulsés figurent des personnes LGBT+, dans un pays où l’homosexualité est considérée comme un crime. Deux femmes lesbiennes originaires du Maroc ont déjà été renvoyées et vivent désormais cachées. Pour éviter d’autres situations de ce type, leur avocat a saisi la justice camerounaise début août. Il demande la suspension de l’accord passé avec Washington et réclame pour ces exilés un statut légal clair.
Ces transferts posent une vraie question de droit. Des juges américains ont reconnu les craintes des expulsés et interdit tout renvoi vers leur pays d’origine. L’administration a contourné l’obstacle en les dirigeant vers des pays tiers. Washington a ainsi incité ces Etats, souvent en Afrique, à les accueillir en échange d’une aide de plusieurs millions de dollars, en brandissant la menace de restrictions de visas en cas de refus. Le Cameroun, de son côté, pousse les exilés à accepter le programme de retour de l’Organisation internationale pour les migrations.
Ayana, elle, se dit apatride. Pas d’acte de naissance, pas de nationalité soudanaise, et une naissance ni en Ethiopie ni en Erythrée. Même si elle consentait à être envoyée dans l’un de ces pays, elle n’y serait pas admise, faute de papiers. Sa famille avait pourtant été accueillie aux Etats-Unis au titre de la Convention contre la torture. Aujourd’hui, elle se sent prise au piège, sans espoir. Près de trois mois après son arrivée, elle a osé sortir pour la première fois, dans un petit bar animé de Yaoundé, un verre de vin blanc à la main. Un pas minuscule. Son seul horizon reste l’arrivée d’un nouveau gouvernement à Washington en 2028, qui lui rendrait le droit de rentrer.
À lire aussi





PolitiqueEn Ligne 3 joursQui pour succéder à Emmanuel Macron ? La bataille est déjà lancée



Faits DiversEn Ligne 7 joursUn père tue ses deux enfants et sa belle-mère puis met fin à ses jours en Haute-Saône



SociétéEn Ligne 5 joursMarionnaud face à la reprise, les salariés baissent le rideau



EuropeEn Ligne 6 joursL’AfD roule sur les mobylettes d’une famille juive persécutée pour séduire les nostalgiques de l’Est



PlanèteEn Ligne 6 joursUn pan de montagne s’est arraché au Népal et a tout balayé sur vingt kilomètres



MondeEn Ligne 7 joursLa Thaïlande exhume des dinosaures géants encore inconnus



SociétéEn Ligne 3 joursLa tour Eiffel ferme après l’effacement forcé de ses employées



PlanèteEn Ligne 7 joursL’été le plus chaud jamais mesuré en France oblige le gouvernement à passer à la vitesse supérieure








