Planète
Un fleuve empoisonné, des vies en suspens
Derrière la beauté du Mékong, l’arsenic ronge les corps et les espoirs. Des familles entières dépendent de cette eau devenue toxique.


Derrière la beauté du Mékong, l’arsenic ronge les corps et les espoirs. Des familles entières dépendent de cette eau devenue toxique.
Somdet Singthong, 69 ans, pagaye sur son embarcation avec un calme teinté de lassitude. Dans ses urines et ses ongles, des traces d’arsenic. Dans les eaux brunâtres du Mékong aussi, la pollution gagne du terrain. Son petit débarcadère artisanal près de Chiang Saen, à la frontière thaïlandaise avec la Birmanie et le Laos, attire de moins en moins de clients. Depuis que des métaux lourds ont été détectés l’an dernier dans plusieurs affluents, carpes et poissons-chats pourrissent parfois sur place faute d’acheteurs. « L’impact a été énorme », confie le pêcheur, coiffé d’un chapeau de paille usé. « Je n’ai jamais eu peur, mais d’autres villageois sont inquiets. Ils ne mangent pas de poissons, certains ne veulent même pas les toucher. »
Le fléau n’est pas nouveau mais il s’étend. Jusqu’ici concentrée dans des rivières en amont, la contamination a atteint le mythique Mékong, dont dépendent des millions de personnes en Asie du Sud-Est. Les analyses publiées en avril par le Département thaïlandais de contrôle de la pollution montrent des concentrations d’arsenic dans les sédiments atteignant 296 milligrammes, soit près de dix fois le seuil de sécurité. Chercheurs et défenseurs de l’environnement pointent du doigt les rejets toxiques issus de l’exploitation illégale des terres rares en Birmanie voisine. La guerre civile qui déchire le pays facilite ces activités sans aucune régulation, alors que les terres rares servent à fabriquer smartphones, éoliennes ou véhicules électriques. « L’eau est morte », résume Wan Wiriya, maître de conférences à l’université de Chiang Mai. Avec son équipe, il analyse les prélèvements de la rivière Kok, un affluent du Mékong où les taux sont eux aussi dix fois supérieurs aux normes. Il parle d’une « bombe à retardement » avec des risques de cancers et de troubles neurologiques à long terme.
Dans ce climat de danger diffus, des moines bouddhistes en robe safran ont organisé une marche le long du cours d’eau contaminé pour alerter la population et les autorités. « Les rivières sont les veines de nos vies », proclament les pancartes. « Pas de mines près des rivières. » Parmi les manifestants, l’artiste Sansoen Duangdee, 69 ans, constate le silence de la nature : « On ne voit plus d’enfants jouer dans l’eau. On ne voit plus d’oiseaux, plus de papillons. L’eau est morte. Et si l’eau est morte, qu’en est-il des gens? » Pianporn Deetes, directrice de l’organisation Rivers and Rights, appelle à un dialogue diplomatique entre la Thaïlande et les autres pays concernés, notamment la Chine, principal importateur des terres rares birmanes et laotiennes. Mais ni la Birmanie ni Pékin ne sont membres à part entière de la Mekong River Commission, qui a promis de renforcer la surveillance. La militante dénonce des « mafieux » agissant sans conséquences et un manque de réaction politique face à un péril encore largement « invisible ». « On n’en meurt pas immédiatement. Mais tôt ou tard, il y aura des bébés avec des handicaps ou des malformations du cerveau. Doit-on vraiment attendre ce jour-là pour reconnaître le problème? »
Pourtant, à Chiang Saen, dans l’ancien « triangle d’or » du trafic d’opium, l’inquiétude semble s’atténuer malgré la progression de la pollution. « Les clients commencent à revenir », assure Buakhlee Srisawat derrière son étal au bord de la route. « Le poisson ici est comestible, il n’y a aucun contaminant. De nombreuses agences sont venues l’inspecter. » Les autorités recommandent simplement d’éviter les viscères et les coquillages. Beaucoup d’habitants n’ont guère d’autre choix que cette ressource locale bon marché. Alors Somdet Singthong continue de « vivre normalement », malgré l’arsenic dans son corps. « On ne peut rien faire d’autre de toute façon. On doit vivre avec ce fleuve, quoi qu’il lui arrive. On dit que le fleuve, c’est la vie elle-même. Prenez ce Mékong: s’il pouvait pleurer, il aurait déjà versé toutes ses larmes. »
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