Monde
Derna renaît des eaux en deux ans, mais les cœurs restent noyés de chagrin
Deux ans après les inondations qui ont dévasté la ville, les grues ont remplacé les décombres. Mais pour les survivants, le béton ne guérit pas tout.
Deux ans après les inondations qui ont dévasté la ville, les grues ont remplacé les décombres. Mais pour les survivants, le béton ne guérit pas tout.
Dans la nuit du 10 au 11 septembre 2023, des pluies torrentielles ont fait céder deux barrages vétustes en amont de Derna. Un mur d’eau de sept mètres de haut a déferlé sur cette cité de 120 000 habitants en pleine nuit. Plus de 4 000 personnes ont perdu la vie, des milliers d’autres ont disparu et 40 000 se sont retrouvées sans abri. Les images restent gravées. Immeubles éventrés, corps sous les gravats, voitures emportées dans une mer déchaînée. Aujourd’hui encore, Asmaa Algzhiri, qui travaille dans le Golfe et revient régulièrement dans sa ville natale, n’arrive pas à faire le deuil de sa tante et de ses neveux. « Derna est une ville très soudée, même les voisins font partie de ta famille », confie-t-elle.
Pourtant, la reconstruction avance à un rythme impressionnant. Un hôpital neuf de 600 lits sort de terre, une usine de désalinisation tourne, des dizaines d’écoles ont été rénovées, une nouvelle université et un stade ont vu le jour. La corniche de 6,5 km a été rebâtie pour résister aux éléments, et la mosquée Al-Sahaba a été reconstruite à l’identique. Adel Bokhsam, responsable du Fonds de reconstruction local, annonce un taux d’achèvement de 80 % des projets. Il cite 3 500 appartements dont 2 500 déjà livrés aux sinistrés, et neuf ponts qui enjambent le fleuve, devenus des lieux de promenade. Même les quartiers épargnés ont eu droit à des lampadaires neufs et des trottoirs refaits. « Il y a du travail partout, seuls les paresseux et les fous n’en trouvent pas », se réjouit Abdulhamid Shahata, un peintre égyptien venu tenter sa chance.
Mais derrière cette vitrine de béton, les plaies sont profondes. Ashraf Al-Targui a perdu toute la famille de son oncle. Il voit la reconstruction comme « un don de Dieu », mais avoue qu’il aurait préféré perdre sa maison plutôt que ses proches. Les nouveaux espaces verts et les terrains de jeu pour enfants lui apportent un peu de réconfort. Asmaa Algzhiri aimerait que les autorités s’intéressent davantage à la santé mentale. « Même si les gens travaillent et continuent leur vie, tout le monde reste traumatisé », insiste-t-elle. De son côté, Adel Bokhsam, qui a perdu une quinzaine de proches dans la tragédie, puise une forme de résilience dans le chantier titanesque. « Quand je suis plongé dans mon travail, je me dis que ces âmes ne sont pas parties pour rien », confie-t-il. Car derrière la reconstruction, il y a aussi une histoire politique. Derna, autrefois fief jihadiste, est aujourd’hui sous la coupe du puissant clan Haftar, qui contrôle l’est de la Libye. Au lendemain du cyclone, la colère des habitants a brûlé la maison du maire. Pour le clan, la renaissance de Derna est devenue une vitrine de son pouvoir. Mais pour les survivants, la ville neuve reste hantée par ceux qu’elle a emportés.
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