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Auroville, l’utopie en sursis

Dans le sud de l’Inde, une ville-forêt créée dans les années 1960 pour incarner un rêve de paix et de communauté vit aujourd’hui sous la menace. Depuis…

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Auroville, l’utopie en sursis

Dans le sud de l’Inde, une ville-forêt créée dans les années 1960 pour incarner un rêve de paix et de communauté vit aujourd’hui sous la menace. Depuis que le gouvernement ultranationaliste hindou a repris les rênes, habitants et pionniers étrangers vivent la peur au ventre.

Au départ, il y avait un rêve. Celui de bâtir une “cité universelle”, sans religion, sans argent-roi, ouverte à toutes les cultures. En 1968, sur un plateau de latérite rouge du Tamil Nadu, Auroville sort de terre. Des centaines d’hommes et de femmes venus du monde entier plantent des arbres, creusent des puits, construisent des maisons communes. Tout est à faire. “On était des pionniers”, se souvient un Européen de presque 90 ans. Il raconte l’absence d’eau, d’électricité, mais aussi la liberté de créer, d’apprendre, de se tromper. Pendant des décennies, cette communauté de 3 300 habitants, dont la moitié sont étrangers, vit en autogestion. Pas de propriété privée, pas de salaire, juste une maintenance mensuelle en échange de six heures de travail quotidien. Un modèle alternatif, écologique et cosmopolite, porté par la vision de “La Mère”, compagne spirituelle du philosophe Sri Aurobindo.

Tout bascule en 2021. Le gouvernement de Narendra Modi nomme à la tête de la cité Jayanti Ravi, une haute fonctionnaire proche du Premier ministre. Sa mission officielle : accélérer les infrastructures. Mais très vite, les résidents sentent le vent tourner. Des arbres sont abattus par milliers, des terrains échangés de façon opaque, des visas refusés ou suspendus. Certains habitants reçoivent des lettres d’expulsion sans explication. “Beaucoup vivent dans l’incertitude, tout le monde se sent vulnérable”, confie un ancien résident sous couvert d’anonymat. La parole se verrouille. Le mensuel anglophone Auroville Today, publié depuis 37 ans, préfère disparaître plutôt que de se plier à une ligne éditoriale positive imposée. “La peur règne”, résume-t-on. Pour les analystes, l’enjeu dépasse Auroville : le gouvernement veut imposer son récit nationaliste hindou, réécrire l’histoire et faire de la cité une vitrine du tourisme spirituel de masse, au détriment de ses valeurs fondatrices.

Pourtant, des résidents résistent. Ils manifestent, lancent des recours en justice, alertent l’opinion internationale. En novembre 2024, un député local demande une enquête sur des échanges fonciers suspects. En mars 2025, la Haute Cour rejette une requête des opposants, mais d’autres procédures sont en cours. Certains, comme Christine Devin, arrivée en 1974 dans une caravane, attendent désormais leur visa avec angoisse. “Si c’était aujourd’hui, je ne serais pas restée”, lâche-t-elle. D’autres, comme l’Équatorien Jorge Ayarza, croient encore au rêve. “Le fait d’être ici, ensemble, pour poursuivre une utopie, ça ne se trouve nulle part ailleurs”, dit-il. Mais l’étau se resserre. Entre les expulsions, la peur et les bulldozers, Auroville lutte pour ne pas devenir un simple décor.

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