Culture
Un cerf de béton, ambassadeur d’une Ukraine meurtrie

L’œuvre « Origami Deer », évacuée du front ukrainien, entame un parcours européen avant de rejoindre la Biennale de Venise, où la présence d’artistes russes provoque une vive polémique.
Sauvé in extremis d’une ville de l’est de l’Ukraine sous la menace russe, un cerf sculpté dans le béton entame un périple à travers le Vieux Continent. Cette création de l’artiste Zhanna Kadyrova, réalisée en 2019 avec Denys Ruban, a été discrètement extraite de son parc à Pokrovsk en 2024, alors que les combats se rapprochaient. Elle constitue désormais la pièce maîtresse du pavillon ukrainien à la soixante-et-unième édition de la Biennale d’art de Venise.
Son voyage vers la cité des Doges est ponctué d’étapes dans plusieurs capitales européennes, de Varsovie à Paris en passant par Berlin. Détachée de son socle, la sculpture représente, pour sa créatrice, les millions de citoyens ukrainiens contraints à l’exil depuis le début du conflit. Sa forme évoquant un pliage en papier renvoie au Memorandum de Budapest de 1994, un accord de garanties sécuritaires que Kiev juge aujourd’hui lettre morte.
Cette itinérance artistique survient dans un contexte de forte tension autour de la Biennale. L’invitation faite à des artistes russes, absents des deux éditions précédentes, a suscité une levée de boucliers internationale, au point que l’Union européenne a évoqué un possible retrait de son financement. Pour Leonid Marushchak, historien de l’art ayant participé au sauvetage de l’œuvre, la présence russe dans l’enceinte vénitienne est inacceptable tant que les destructions se poursuivent sur le terrain.
L’évacuation du cerf de béton s’inscrit dans une vaste opération de protection du patrimoine menée par M. Marushchak et son équipe depuis le début des hostilités. Ces missions, souvent périlleuses, ont permis de mettre à l’abri des dizaines d’objets menacés par les pillages ou les combats. L’historien se souvient notamment du transfert périlleux d’une statue de lion vieille de sept siècles depuis Bakhmout, au moment même où la ville tombait aux mains des forces russes.
L’équipe du pavillon ukrainien a indiqué qu’elle ne comptait pas organiser de manifestation officielle contre la participation russe à Venise, laissant ce rôle aux responsables politiques. Zhanna Kadyrova exprime toutefois l’espoir qu’une mobilisation citoyenne conduise les organisateurs à reconsidérer leur décision. Alors que l’événement attire habituellement plus de six cent mille visiteurs, la présence côte à côte des œuvres ukrainiennes et russes promet d’être l’un des sujets les plus sensibles de cette édition.

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