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Le gardien de 86 ans qui ressuscite la langue d’un royaume oublié

Depuis les années soixante, Mehmet Kusman déchiffre les traces laissées par l’empire d’Urartu. Une vie entière au service d’une langue que personne ne…

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Le gardien de 86 ans qui ressuscite la langue d'un royaume oublié

Depuis les années soixante, Mehmet Kusman déchiffre les traces laissées par l’empire d’Urartu. Une vie entière au service d’une langue que personne ne parle plus, mais qu’il refuse de laisser s’éteindre.

Le doigt de Mehmet Kusman court sur les signes taillés dans la pierre noire. Il murmure une phrase destinée au dieu Haldi, celui qui, selon la légende, a fondé la ville. À 86 ans, l’homme a conservé un pas vif et une mémoire alerte. Derrière lui, la forteresse de Cavustepe s’étend dans l’est de la Turquie, battue par un vent sec qui couche les herbes autour des ruines du temple de Haldi. Sur sa tête, une casquette achetée à Los Angeles porte une inscription en urartéen, écrite au marqueur. Ce gardien pas comme les autres a consacré sa vie à ce site et à sa langue perdue.

L’aventure débute dans les années soixante. Mehmet vient de terminer son service militaire et travaille comme manœuvre sur le chantier de fouilles. Un jour, il tombe sur une stèle. La finesse de la gravure l’émerveille. Il veut apprendre ces signes. Le responsable du chantier le coupe net. Trop difficile, lui dit-on. Cette phrase le blesse plus qu’elle ne le décourage. Il se fait une promesse silencieuse. Il apprendra. Trois ans plus tard, il connaît l’alphabet. Pour le vocabulaire, le chemin est plus long. Il lui faut 22 ans pour assimiler 650 mots. Pendant ce temps, il n’a cessé de parcourir les anciens territoires du royaume d’Urartu, en Turquie, en Iran et en Arménie, recopiant les inscriptions et les expliquant au public.

Car Urartu n’est pas une civilisation mineure. Entre les IXe et VIIe siècles avant notre ère, ce royaume a dominé une large partie du Proche-Orient ancien. Il a réuni des communautés montagnardes autour d’un pouvoir centralisé. Il a bâti des forteresses imposantes, des capitales provinciales, des réseaux de canaux et des greniers capables de nourrir des milliers de personnes. Ses souverains utilisaient un alphabet cunéiforme venu de l’Assyrie pour célébrer leur puissance. Mais cette langue nous échappe encore en partie, expliquent les spécialistes. On peut la déchiffrer dans les textes, mais on ignore sa prononciation exacte. Le vocabulaire disponible reste trop limité pour parler véritablement urartéen. Les experts saluent donc l’enthousiasme du vieil homme tout en restant prudents. L’un d’eux, Erkan Konyar, professeur d’histoire ancienne à l’université d’Istanbul, le décrit comme une sentinelle infatigable du site.

Pour l’archéologue Mehmet Isikli, qui fouille la forteresse d’Ayanis, l’octogénaire est aussi devenu une sorte de publicité vivante pour la culture urartéenne. Il le respecte pour son travail, même s’il rappelle que cela n’a rien d’une carrière universitaire. Sur ce même chantier, les chercheurs espèrent que les terres exhumeront les circonstances de la fin d’Urartu, peut-être précipitée par un violent tremblement de terre. Mehmet Kusman, lui, savoure son rôle de conteur. Il a donné des conférences aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique. Il espère un jour pousser jusqu’au Japon. Dans son petit refuge en pierre à l’entrée du site, il reçoit les visiteurs avec une fierté intacte. Il assure être le petit-fils des Urartéens. Le royaume a disparu, la langue aussi, mais lui court toujours après les mots gravés. Et tant qu’un homme se souviendra d’eux, peut-être n’ont-ils pas tout à fait cessé d’exister.

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