Europe
Samia Suluhu Hassan fait le pari de Moscou

Alors que son élection contestée a terni son image en Occident, la présidente tanzanienne entame une visite d’État en Russie. Entre opportunisme économique et recherche de soutien diplomatique, les deux pays tentent de resserrer leurs liens.
La cheffe de l’État tanzanien est arrivée mercredi à Moscou pour un déplacement de trois jours chez Vladimir Poutine. Un geste fort, alors que son pays sort d’une séquence électorale marquée par des violences meurtrières. À l’automne dernier, Samia Suluhu Hassan avait été réélue avec près de 98 % des voix, un score qui avait aussitôt soulevé des accusations de fraude de la part d’observateurs internationaux. Dans la foulée, entre 1 000 et 2 000 manifestants hostiles au pouvoir auraient été tués par les forces de sécurité, selon des sources diplomatiques. Une commission d’enquête locale, dont l’indépendance est contestée par l’opposition, a recensé 518 morts et près de 2 400 blessés. Les États-Unis ont depuis annoncé vouloir revoir leurs relations avec la Tanzanie, et ont sanctionné un haut gradé de la police pour actes de torture. En réponse, la présidente avait défendu une vision différente de la démocratie, allant jusqu’à suggérer de « battre à coups de bâton » une jeunesse jugée irrespectueuse.
Sur le plan économique, les échanges entre la Tanzanie et la Russie restent modestes : environ 307 millions de dollars par an, loin des 5 milliards de dollars du commerce avec la Chine. Le seul projet industriel concret, une mine d’uranium, traîne en négociations depuis plus de dix ans. Mais des signes de rapprochement existent. Un conseil d’affaires russo-tanzanien a été créé en janvier, et la compagnie Air Tanzania prévoit de lancer des vols directs entre Dar es Salaam et Moscou d’ici fin 2026. Pour Dar es Salaam, cette visite est une façon de diversifier ses partenaires et d’attirer des investissements. Pour Moscou, c’est aussi une occasion de gagner du soutien sur la scène internationale, alors que la guerre en Ukraine isole le Kremlin. Un universitaire tanzanien, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles, estime que la Russie cherche simplement à s’assurer un vote d’abstention supplémentaire aux Nations unies.
Mais ce rapprochement a un prix. Des chercheurs pointent une stratégie opportuniste : la Russie profiterait d’une administration tanzanienne affaiblie par les violences et les critiques. Elle étend aussi son influence médiatique dans le pays. Depuis 2024, des formations journalistiques sont proposées par RT, la chaîne d’État russe, interdite dans l’Union européenne et au Canada pour propagande. L’ouverture d’un bureau de l’agence Sputnik à Dar es Salaam est également prévue. Pendant ce temps, la présidente tanzanienne continue de défendre sa vision d’une démocratie « non occidentale », tout en cherchant des alliés loin de Washington. Une équation délicate, alors que la communauté internationale observe de près ces nouvelles alliances.

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