Culture
Les derniers gestes du cintrier de l’Opéra-Comique
Jérémie Strauss manie les câbles en chanvre depuis des années. Bientôt, tout sera automatisé, alors une chorégraphe filme et note chacun de ses mouvements.


Jérémie Strauss manie les câbles en chanvre depuis des années. Bientôt, tout sera automatisé, alors une chorégraphe filme et note chacun de ses mouvements.
Perché à 15 mètres au-dessus de la scène, Jérémie Strauss tient ses deux “commandes” et savoure chaque instant. Ce machiniste de 47 ans officie aux cintres de l’Opéra-Comique, ce théâtre parisien historique qui a vu naître “Carmen”. La saison prochaine, l’établissement ferme pour de grands travaux. La machinerie à contrepoids, vieille de plusieurs siècles, va laisser place à un système automatisé. Pour Jérémie, c’est le dernier spectacle dans ce décor de bois et de métal. Il le dit lui-même, il profite de chaque mouvement, de chaque descente de décor, de chaque artiste qu’il fait glisser sur une balançoire.
Son métier, c’est cintrier. Un métier de l’ombre et de la hauteur, appris sur le tas. Il actionne des câbles en chanvre, des “commandes”, pour changer les décors, ajuster les lumières ou faire tomber la neige. Tout se fait au top de la régisseuse dans l’oreillette. Les gestes sont précis, hérités des marins qui étaient recrutés autrefois pour ce travail. Jérémie montre un nœud appelé “gabillot”, comme on en faisait sur les mâts. La fatigue, elle, se lit dans son dos. Après des années à “charger” et “appuyer” des porteurs, il sait que l’automatisation soulagera ses vertèbres.
Alors que tout cela va disparaître, la chorégraphe Sylvie Balestra est venue l’observer. Depuis janvier, elle note chacun de ses gestes avec son équipe. Elle les transcrit en cinétogrammes, une sorte de partition de danse qui entrera au répertoire du théâtre, au même titre que les partitions musicales. Elle filme aussi Jérémie en train de danser ses propres mouvements, pour en faire des cartes postales chorégraphiées. Ce travail s’inscrit dans une grande “Encyclopédie du geste au travail” qu’elle construit depuis dix ans, après avoir étudié des infirmières ou des métallurgistes. Ce qui la frappe chez Jérémie, c’est la conscience du danger, la sensibilité au toucher, la précision quasi dansée.
Jérémie, lui, ne regrette pas ce changement. Il se voit comme le trait d’union entre l’ancien et le moderne. Traduire son savoir-faire en langage informatique le stimule. Il veut que les mouvements restent beaux, même avec des moteurs. Et puis son dos souffre déjà. Alors oui, il y aura moins de cintriers demain. Mais en attendant, ce soir encore, il danse avec ses câbles, une dernière fois.
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