Planète
L’autoroute qui défie l’océan au Nigeria
700 kilomètres de bitume longeant l’Atlantique, un projet à 11 milliards de dollars présenté comme une révolution économique. Mais entre la montée des…


700 kilomètres de bitume longeant l’Atlantique, un projet à 11 milliards de dollars présenté comme une révolution économique. Mais entre la montée des eaux, les villages menacés et une forêt sacrée en danger, cette route pose une question simple est-elle vraiment viable face au climat qui change ?
La côte nigériane se transforme en chantier géant. Une autoroute de 700 kilomètres doit relier Lagos, la mégapole tentaculaire, à Calabar, près du Cameroun. Le président Bola Tinubu en a fait son projet fétiche, promettant des emplois, du tourisme et un boom économique. Les travaux ont commencé en mars 2024, confiés à Hitech, une société proche du pouvoir. Mais à mesure que le béton avance, les doutes s’accumulent. Car cette route longe un rivage que l’océan grignote chaque année un peu plus.
Les chiffres donnent le vertige. Entre 1973 et 2019, près de 90% des côtes de l’État de Lagos ont reculé de près de trois mètres en moyenne par an. L’étude d’impact remise au gouvernement deux mois après le début des travaux affirme qu’une hausse de l’eau de 50 centimètres ne poserait pas de problème. Problème selon le Giec, le réchauffement devrait dépasser les trois degrés d’ici 2100, faisant monter la mer de plus de 60 centimètres. Aucune digue ni mangrove n’a été plantée le long des premiers kilomètres. Pour l’écologiste Nnimmo Bassey, ce projet incarne tout simplement le déni climatique.
Dans le village de pêcheurs de Mosherel Kawga, à quelques encablures du départ de l’autoroute, les sentiments sont partagés. Certains habitants se réjouissent de voir arriver la route, qui désenclave leur coin perdu sans eau ni électricité. Mais beaucoup craignent d’être chassés de leurs terres. Des rumeurs d’expropriation circulent. Lukman Igara, 53 ans, pêche depuis toujours. Si on l’oblige à partir loin de la mer, il perdra son gagne-pain. Juste à côté des maisons en tôle, un hôtel de luxe avec vue sur l’océan est en construction. Le contraste est violent.
Plus au sud-est, dans l’État d’Akwa Ibom, l’autoroute doit traverser la forêt de Stubbs Creek, plus grande zone protégée de la région. Cette forêt abrite des espèces menacées et joue un rôle crucial contre l’érosion côtière. Selon des experts, sa destruction libérerait 3,5 millions de tonnes de CO2, transformant un puits de carbone en source d’émissions. Des ONG réclament un tracé alternatif pour contourner ce sanctuaire. Le Nigeria a déjà perdu 90% de sa couverture forestière en trente ans. Pour les communautés du delta du Niger, déjà éprouvées par la pollution pétrolière, perdre cette forêt serait une nouvelle blessure.
Entre développement économique et urgence climatique, le Nigeria doit choisir. Mais les autorités restent silencieuses. Le ministère des Travaux publics, le gouvernement local et l’entreprise Hitech n’ont pas répondu aux questions. Pendant ce temps, la route avance et l’océan monte.
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