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Ils pensaient avoir trouvé le paradis. Le gouvernement indien en a fait un cauchemar

Depuis 2021, la cité internationale d’Auroville, laboratoire d’une société idéale, vit sous la coupe d’une proche de Narendra Modi. Expulsions, peur…

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Ils pensaient avoir trouvé le paradis. Le gouvernement indien en a fait un cauchemar

Depuis 2021, la cité internationale d’Auroville, laboratoire d’une société idéale, vit sous la coupe d’une proche de Narendra Modi. Expulsions, peur, censure et grands travaux imposés font vaciller le rêve des pionniers.

Ici, on parle à voix basse. On ne donne plus son nom. « La peur règne », souffle un ancien habitant. Auroville, cette ville-forêt du sud de l’Inde imaginée dans les années 1960 comme une « cité universelle », a changé de visage. Le gouvernement ultranationaliste hindou de Narendra Modi a mis la main sur le projet. Depuis l’arrivée de Jayanti Ravi, une haute fonctionnaire proche du Premier ministre, la vie des résidents s’est durcie. Les visas sont refusés ou bloqués des mois. Certains ont été expulsés. D’autres ont perdu le petit revenu mensuel qui leur permettait de vivre. « Beaucoup vivent dans l’incertitude, tout le monde se sent vulnérable et en danger », raconte cet ancien Aurovilien.

L’utopie était pourtant magnifique. En 1968, des centaines de personnes venues du monde entier ont planté les premiers arbres sur un plateau de latérite rouge, dans l’État du Tamil Nadu. La ville devait accueillir 50 000 habitants sans argent, sans propriété, sans religion dominante. Au cœur du projet, le Matrimandir, une immense sphère dorée dédiée à la méditation. Autour, des hameaux aux toits de palme ou de béton, des fermes écologiques, des écoles alternatives. Les pionniers ont creusé des puits, irrigué la terre, bâti des bâtiments communs. « On avait la liberté de se développer, de faire des erreurs, d’organiser les choses un peu comme on voulait », se souvient Christine Devin, une Française arrivée en 1974. Ici, on ne possédait rien. Pour devenir citoyen d’Auroville, il fallait investir entre 20 000 et 30 000 euros pour un logement qu’on ne pouvait ni vendre ni transmettre. En échange, on recevait une « maintenance » d’un peu plus de 200 euros par mois, en travaillant six heures par jour. Pas de salaire, pas d’impôts. Un rêve d’autogestion.

Mais depuis 2021, ce rêve se fissure. Jayanti Ravi a pris la tête du conseil d’administration avec une mission claire développer les infrastructures à marche forcée. Des milliers d’arbres ont été abattus. Une large route circulaire a été tracée dans la forêt. Des terres situées le long des axes fréquentés ont été échangées contre des parcelles reculées, sans que les habitants comprennent vraiment pourquoi. Une enquête a même été demandée par un député local. Pendant ce temps, la secrétaire a obtenu le pouvoir de suspendre la « maintenance » de ceux qui s’opposent à elle. Environ 250 résidents ne la perçoivent plus. « C’est un moyen de pression », accuse un habitant sous couvert d’anonymat. La peur a aussi gagné les médias locaux. En début d’année, le mensuel Auroville Today a cessé de paraître plutôt que de renoncer à sa liberté d’expression. La nouvelle politique imposait de ne publier que des informations positives. Dans la communauté, on se réveille en se demandant « quelle nouvelle catastrophe va s’abattre ».

Pour beaucoup, ce n’est pas qu’une bataille locale. C’est le signe d’un basculement plus large. Depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014, l’Inde met en avant son héritage hindou et nationaliste. Auroville, avec son mélange de cultures, son absence de religion dominante et son modèle anticapitaliste, est une cible idéale. Le Premier ministre a d’ailleurs salué le « nationalisme intransigeant » de Sri Aurobindo, le philosophe à l’origine du projet, en tentant de le récupérer comme une figure hindoue. Certains résidents voient dans la mainmise sur Auroville une volonté d’en faire un lieu de tourisme spirituel de masse, au service d’une certaine idéologie. « Si Auroville ne résiste pas au pillage de nos ressources naturelles, nous sommes tous condamnés », avertit un militant écologiste local. Malgré tout, il reste des irréductibles. Jorge Ayarza, un Équatorien installé depuis vingt ans, croit encore à la puissance du collectif. « Le fait d’être ici, ensemble, pour poursuivre un rêve, ça, tu ne le trouves nulle part ailleurs », dit-il. Mais Christine Devin, elle, attend la prolongation de son visa en silence. Elle lâche une phrase qui en dit long « Si c’était aujourd’hui que j’arrivais en caravane et que j’avais le même âge, je pense que je ne serais pas restée. »

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