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Gambie, un pays qui s’éteint et une colère qui s’allume

Des congélateurs vides, des hôpitaux sous générateur et des manifestations dans les rues. En Gambie, des coupures de courant qui durent parfois deux jours…

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Gambie, un pays qui s'éteint et une colère qui s'allume

Des congélateurs vides, des hôpitaux sous générateur et des manifestations dans les rues. En Gambie, des coupures de courant qui durent parfois deux jours entiers ont fait basculer le quotidien, à quelques mois d’une élection présidentielle très attendue.

À Tanji, sur la côte gambienne, Sirah Darboe-Manneh écaille ses prises à côté d’une rangée de congélateurs vides. Le courant ne revient presque jamais assez longtemps pour les faire tourner. Sans glace en quantité, garder le poisson d’un jour sur l’autre relève de l’impossible. Sur ce qui reste le plus grand site de débarquement du pays, l’air porte l’odeur des prises qui se décomposent. Les clients ont déserté, raconte cette femme de 31 ans, mère de six enfants. À quoi bon acheter du poisson quand personne ne peut le conserver ? Le prix de la glace a plus que doublé, justement parce que ceux qui la fabriquent, souvent avec de simples congélateurs domestiques, sont privés d’électricité eux aussi. À l’approche de la rentrée, elle n’a pas de quoi payer les fournitures scolaires. Un autre poissonnier, Faraba Fatty, 58 ans et père de treize enfants, dit passer des journées entières sans rien vendre. Sans électricité, la vie est mauvaise, résume-t-il.

Le problème dépasse largement les quais de Tanji. Depuis juin, la Gambie vit au rythme de coupures qui peuvent durer de douze à quarante-huit heures, et la saison chaude a rendu la situation encore plus pesante. La nuit, une bonne partie du pays se retrouve dans le noir. Des commerces ont baissé le rideau. Les hôpitaux s’appuient sur des générateurs qui tombent parfois en panne. Recharger un téléphone ou garder de la nourriture au frais devient un casse-tête. Dans certaines localités, l’eau a même cessé de couler pendant près d’une journée.

La colère a fini par déborder. Deux nuits durant la semaine dernière, des manifestations spontanées ont éclaté dans la capitale et aux alentours. Des routes ont été bloquées, et les protestataires ont réclamé le départ du président Adama Barrow. Le moment est tout sauf anodin. L’élection présidentielle se tient le 5 décembre, et le chef de l’État y brigue un troisième mandat, une décision qui lui vaut de vives critiques. La crise de l’électricité pourrait bien s’inviter dans la campagne.

Face à la pression, Adama Barrow a promis un retour à la normale d’ici fin octobre. Une unité de production de 24 mégawatts doit entrer en service à Brikama, près de Banjul. Un contrat a aussi été attribué pour une centrale solaire de 50 mégawatts à Soma, sans qu’aucune date de mise en service n’ait été annoncée. Le vice-président Muhammed Jallow assure qu’un groupe de travail mis en place par le président se réunit presque chaque jour. L’objectif affiché reste simple. Rétablir le courant, puis bâtir une solution qui tienne dans la durée.

La compagnie nationale d’eau et d’électricité, la Nawec, avance plusieurs pistes. Des pics de consommation liés aux fortes chaleurs, des équipements qui lâchent, et des importations d’électricité sous contrainte. En juin, Adama Barrow a reconnu que le pays devait de l’argent à la société sénégalaise Senelec, des difficultés financières qui compliquent tout effort de stabilisation. Impossible de le nier, a-t-il admis, cette dette pèse sur la capacité à fournir du courant de façon régulière.

L’onde de choc se propage partout. Au marché de Sukuta, dans l’ouest du pays, Amadou Gaye fait moudre du millet pour ses voisins avec un petit moulin électrique. Sans courant, la machine reste à l’arrêt, et avec elle la bouillie et le « chere », ce plat local préparé à base de cette céréale. Les gens dépendent du millet pour vivre, et nous dépendons de l’électricité pour vivre, s’agace cet homme de 40 ans. Lui non plus n’achète plus de poisson chez des vendeuses comme Sirah Darboe-Manneh. Tout est étroitement lié, insiste-t-il. À quelques rues de là, Ebrima Camara, 31 ans, couturier, coud les uniformes de la rentrée sur une machine à pédale, faute de pouvoir brancher la sienne. C’est très dur, souffle-t-il, parce que c’est lent. Il pédale une partie de la nuit pour joindre les deux bouts. C’est très, très dur, c’est douloureux. Mais je n’ai pas le choix.

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