Monde
Cuba lance un virage économique, entre excitation et méfiance
Le régime cubain a dévoilé un paquet de 176 réformes pour sortir l’île de la crise. Entrepreneurs locaux et membres de la diaspora réagissent, partagés…


Le régime cubain a dévoilé un paquet de 176 réformes pour sortir l’île de la crise. Entrepreneurs locaux et membres de la diaspora réagissent, partagés entre espoir de renaissance et crainte d’un changement trop timide.
Le jeudi 19 juin, Cuba a officiellement adopté un train de 176 mesures destinées à ouvrir son économie. Un tournant majeur pour ce pays communiste, asphyxié par des décennies de blocus américain et une pénurie généralisée d’eau, de nourriture et de carburant. Beaucoup de Cubains n’ont pas pu suivre l’annonce à la télévision nationale, faute d’électricité chez eux. Mais ceux qui ont eu la chance de capter l’information ont immédiatement compris l’enjeu. L’État lève les limites sur le nombre et la taille des entreprises privées qu’un Cubain peut posséder, autorise les investissements étrangers directs dans l’agriculture et le tourisme, et invite les Cubains de l’étranger à ouvrir des sociétés ou acheter des parts dans des entreprises publiques. Un signal fort, après des mois de paralysie économique.
Dans les rues de La Havane, les premières réactions oscillent entre optimisme prudent et soulagement. Carlos Dibus, un expert en logistique de retour de Norvège après 19 ans d’exil, voit dans ces réformes une version du socialisme à la chinoise, plus ouverte et pragmatique. Il n’exclut pas de lancer une entreprise sur l’île, poussé par la nostalgie de la cuisine de sa mère. Même son de cloche chez Amarilys Veloz, propriétaire d’un appartement touristique dans la Vieille Havane. Sa clientèle a quasiment disparu depuis le durcissement du blocus en janvier. Elle salue l’opportunité de s’ouvrir au monde et espère que les investisseurs étrangers pourront relancer son quartier. Marta Deus, fondatrice de l’application de livraison Mandao, décrit son entreprise en mode survie à cause des coupures de courant qui paralysent les livraisons. Les réformes lui redonnent un peu d’espoir, même si elle reste sur ses gardes. Les petits entrepreneurs, les fameux mypimeros, voient enfin des perspectives de croissance, mais ils savent que la mise en œuvre sera cruciale.
De l’autre côté du détroit de Floride, la plus grande communauté cubaine à l’étranger regarde ces annonces avec un mélange d’intérêt et de scepticisme. L’avocat Pedro Freyre juge que le pays passe enfin du cosmétique au substantiel. Il souligne que l’ouverture à l’investissement étranger dans l’agriculture pourrait résoudre en partie le problème alimentaire. Mais pour lui, c’est trop tard. Carlos Saladrigas, du Cuba Study Group, rappelle qu’attirer des capitaux étrangers reste très difficile sans une certitude politique durable. Emilio Morales, consultant basé à Miami, est plus tranchant. Il estime que ces réformes sont une réaction sous pression des États-Unis, pas une véritable volonté de changement. Selon lui, la diaspora ne mettra pas un euro dans une île qui n’évolue pas sur le plan politique. Ces mesures libérales étaient sur la table depuis plus de dix ans, y compris pendant le dégel avec Barack Obama, et n’avaient jamais été appliquées. Le doute persiste. Les Cubains de l’île et de l’exil attendent de voir si cette fois, les réformes ne resteront pas lettre morte.
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