Culture
Sous les coupures de courant, Cuba danse encore
À La Havane, une ballerine de 25 ans affronte chaque jour les pénuries de carburant et les nuits sans électricité pour ne jamais lâcher sa passion. Son secret : quand elle monte sur scène, tout disparaît.
Laura Kamila Rojas se lève avant l’aube. Pas pour répéter, mais pour trouver un moyen de parcourir les cinq kilomètres qui la séparent du Ballet national de Cuba. Les bus de la compagnie ? Réservés aux jours de représentation faute d’essence. Alors elle marche, prend un vélo-taxi, un scooter électrique, ce qui passe. « S’il le faut, oui, je marche », dit-elle simplement.
Cette soliste de 25 ans, timide dans la vie mais flamboyante sur scène, vit un paradoxe. Sa carrière décolle : elle vient d’interpréter pour la première fois le rôle de Swanilda dans Coppélia, et le public du Théâtre national, réputé exigeant, a crié « Bravo, Kamila ! » après ses pirouettes. Pourtant, le quotidien est une course d’obstacles. Les répétitions ont été réduites à quatre heures par jour pour économiser l’électricité et permettre aux danseurs de rentrer avant la nuit. Mais l’exigence, elle, n’a pas changé. « Tout le monde veut être ici, parce que c’est ce que nous aimons », explique la jeune femme, des ailes d’ange tatouées dans le dos.
Le manque de sommeil complique encore la donne. Les coupures de courant nocturnes empêchent ventilateurs et climatiseurs, alors que la chaleur tropicale s’installe. Pourtant, Laura Kamila tient : « Quand je danse, j’oublie tout. Peu importe ce qui se passe, ce qui compte pour moi, c’est de danser. » Une détermination que partage toute la compagnie, selon sa directrice Viengsay Valdés. Malgré le ralentissement général de la vie culturelle cubaine, le Ballet n’a jamais cessé de répéter ni de se produire. « Un danseur a besoin de la scène. Il ne peut pas s’arrêter. S’il s’arrête, il faut réentraîner le corps », rappelle-t-elle.
Et le public répond présent. Dans la salle de 2 000 places du Théâtre national, les spectateurs bravent la chaleur et les pénuries pour venir, souvent à pied ou en scooter, toujours habillés avec élégance. Teresa Betancourt, enseignante de 52 ans, résume : « On est assis à regarder le ballet, en plein cœur de La Havane, alors qu’on vit tant de problèmes. C’est comme une bulle qui nous sort de notre réalité. C’est étrange, mais c’est magnifique. » Laura Kamila, elle, a grandi à Jesus Maria, un quartier populaire bercé par la musique afro-cubaine. Ses parents étaient danseurs et musiciens. On l’attendait dans la même voie. Elle a choisi les pointes. Et elle ne lâche rien.
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