Monde
Rodeo I, la prison vénézuélienne où l’on ne ressort que les pieds devant
Libérés cette année, d’anciens prisonniers politiques racontent l’enfer enduré entre les murs de Rodeo I, devenu le centre de détention le plus redouté du…


Libérés cette année, d’anciens prisonniers politiques racontent l’enfer enduré entre les murs de Rodeo I, devenu le centre de détention le plus redouté du Venezuela après la fermeture de l’Hélicoïde. Tortures, cellules insalubres, privation de sommeil et climat de terreur, face auxquels une organisation de défense des droits humains réclame la fermeture immédiate.
À une cinquantaine de kilomètres de Caracas, le centre pénitentiaire de Rodeo dresse ses quatre tours numérotées. La première accueille les détenus qualifiés de politiques. Des opposants, mais aussi des gens simplement soupçonnés de l’être, et des étrangers. Depuis la fermeture de l’Hélicoïde, tristement célèbre, cet établissement est devenu le lieu de détention le plus craint du pays. Sous la pression de Washington, l’amnistie promulguée par la présidente par intérim Delcy Rodriguez après la capture de Nicolas Maduro a bien libéré des centaines de prisonniers politiques. Beaucoup d’autres croupissent pourtant toujours derrière ces barreaux.
Whillfer Piña fait partie de ceux qui ont retrouvé la liberté, en février, quelques semaines après la capture du président vénézuélien par l’armée américaine. Ce professeur de mathématiques avait été arrêté en 2024, accusé d’avoir fomenté un attentat contre Maduro. À son arrivée à Rodeo I, il a cru sa dernière heure venue. Le directeur de la prison, surnommé « Le Requin », l’a cueilli avec une promesse glaçante. « Personne ne sort vivant d’ici. La seule façon d’en sortir, c’est les pieds devant. » Yeux bandés, cagoule sur la tête, l’opposant s’est retrouvé face à un mur, entouré de gardiens armés. « C’est la fin du film », s’est-il dit, persuadé qu’on allait l’exécuter.
Les cellules donnent le ton. Deux mètres de large sur trois de long. Pour tout mobilier, une couchette en ciment. Un coin faisant office de douche et de latrines. Une minuscule lucarne barrée constitue le seul lien avec l’extérieur. L’eau est rationnée, et les lieux deviennent vite un nid d’insectes et de maladies. Piña en plaisante encore. Il a battu le « record » de ses compagnons en tuant 34 mouches en une seule journée. La suite l’est beaucoup moins. Des fièvres terribles l’ont cloué vingt et un jours durant, sans le moindre soin médical. Il se souvient d’avoir prié. « Si je dois partir, s’il te plaît, que ce soit avec dignité. »
Freddy Superlano, figure de l’opposition proche de Maria Corina Machado, a lui aussi connu Rodeo I. Arrêté lors de la répression qui a suivi la présidentielle de 2024, il tuait le temps en observant les oiseaux, la lune ou les étoiles par l’étroite fenêtre de sa cellule. « Qu’est-ce que tu peux faire d’autre ? », lâche-t-il. Cette prison, dit-il, « est faite pour qu’on devienne fou ». Il décrit un « monde de terreur », des barreaux noirs, des couleurs sombres, une ambiance lugubre. À cinquante ans, cet homme libéré en février après près d’un an à l’Hélicoïde puis quatre mois à Rodeo I n’hésite pas un instant. « C’est davantage un camp de concentration qu’une prison. »
Dans cet univers, les geôliers portent le noir et se cachent le visage. Certains se font appeler « La Braise ». Les détenus ne quittent leurs cellules que cagoulés et entravés. Le contact humain a quasiment disparu. Le sommeil se réduit à quelques heures, la chaleur est écrasante, et la musique ou les émissions télévisées favorables au pouvoir tournent en boucle. La notion du temps s’efface, l’alerte ne retombe jamais. Au moindre signe de désobéissance, direction le quatrième étage et sa « capsule temporelle ». Une cellule si exiguë qu’on ne peut y tenir que debout, cagoulé et menotté. « On te donne un peu d’eau et un peu de nourriture une fois par jour », raconte Piña, parfois privé de toilettes au point de devoir se faire dessus. Selon lui, beaucoup d’étrangers y sont passés.
Le tableau ne tient pas du témoignage isolé. Des enquêteurs de l’ONU ont dénoncé les tortures subies par 64 prisonniers politiques, notamment sous cette forme, après la capture de Maduro. Et l’ONG Foro Penal recense au moins vingt prisonniers politiques morts en détention, dont l’un se trouvait à Rodeo I. Plus de 344 personnes restent aujourd’hui derrière les barreaux pour des raisons politiques au Venezuela, des dizaines à Rodeo I. Pour Whillfer Piña, le constat est sans appel. « La violation des droits de l’Homme est systématique. Elle n’est pas seulement physique, elle n’est pas seulement psychologique, elle n’est pas seulement mentale. Elle est programmée, conçue au sein même de cette prison. »
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