Monde
Makoko, un siècle de vie sur pilotis balayé par les bulldozers


_**À Lagos, la démolition du plus vaste bidonville flottant d’Afrique illustre les tensions entre les ambitions de modernisation de la mégalopole et le sort de ses habitants les plus précaires.**_
Sur les eaux grises de la lagune, des pirogues surchargées de quelques effets personnels quittent un paysage de désolation. Seuls des pilotis émergeant de l’eau témoignent encore de l’existence récente de centaines d’habitations. L’opération de démolition menée par les autorités de Lagos touche le cœur historique de Makoko, une communauté établie depuis plus d’un siècle. Cette intervention, présentée comme une mesure de salubrité et de sécurité, s’inscrit dans une série de destructions de quartiers informels qui rythment la transformation de la capitale économique nigériane.
Sous escorte policière, les engins de chantier ont entrepris de raser écoles, lieux de culte et habitations, réduisant en débris un cadre de vie précaire mais ancré. Les résidents décrivent une opération menée sans préavis significatif ni proposition de relogement. Plusieurs organisations de la société civile évoquent des dizaines de milliers de personnes déplacées et dénoncent des méthodes expéditives. Pour beaucoup d’habitants, dont les familles vivent de la pêche et du petit commerce, Makoko constituait le seul ancrage connu dans une métropole au marché immobilier inaccessible.
Les autorités de l’État justifient ces actions par la dangerosité de certaines constructions, notamment sous des lignes électriques à haute tension, et par la nécessité de projets d’aménagement. Cette vision se heurte à une réalité sociale criante. Lagos, qui pourrait devenir la ville la plus peuplée au monde d’ici la fin du siècle, souffre d’un déficit chronique de logements abordables. Une part infime de l’offre est portée par le secteur public, laissant le marché privé, orienté vers le haut de gamme, dominer un paysage où des milliers de logements restent vacants en raison de loyers prohibitifs.
Des voix s’élèvent pour critiquer une approche jugée exclusivement punitive. Des urbanistes et universitaires plaident pour des politiques de réhabilitation incluant les populations existantes, plutôt que pour leur expulsion pure et simple. Ils pointent le paradoxe d’une métropole où la destruction de quartiers informels coexiste avec une crise du logement qui pousse une part croissante de la population vers une précarité toujours plus grande. Le sort de Makoko pose ainsi une question fondamentale sur le modèle de développement urbain choisi et sur la place accordée à ses habitants les plus modestes dans la ville de demain.





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