Europe
La spirale mortifère de la recherche climatique américaine
Des scientifiques du Colorado racontent comment les coupes budgétaires et les menaces de l’administration Trump mettent à mal des décennies de recherche climatique. Entre départs forcés et projets annulés, l’avenir de l’excellence scientifique américaine est en jeu.
Un chercheur expérimenté, que l’on appellera Paul, attend dans l’angoisse au pied des montagnes Rocheuses. Son institut, le Centre national de recherche sur l’atmosphère (NCAR), pourrait être démantelé sur décision de Donald Trump. Un de ses projets sur l’adaptation au changement climatique a déjà été annulé. Il n’embauche plus de doctorants, faute de certitude sur les financements. « Je n’ai jamais vu ça de toute ma carrière », confie-t-il, craignant pour son emploi. En décembre, la Maison Blanche a annoncé le démantèlement du NCAR, l’accusant d’être une source d’alarmisme climatique. Pourtant ce centre, installé dans un bâtiment brutaliste, est une référence mondiale pour ses outils de modélisation météo et climat. Ses travaux ont permis d’améliorer la prévision des événements extrêmes et de réduire le nombre d’accidents aériens liés aux turbulences.
Un jeune chercheur, Dan, n’a pas cru à cette annonce, tant le NCAR lui paraissait indispensable. Mais face à l’incertitude existentielle, il a préféré partir vers un autre laboratoire. Une alliance de 129 universités, qui codirige le NCAR et ses 800 employés, a saisi la justice en mars. Elles estiment que l’institut est une victime collatérale de représailles politiques visant l’État du Colorado, dirigé par un démocrate. Un juge a temporairement interdit à l’État fédéral de mener la première étape du démantèlement. Mais les coups portés avant cela ont déjà sapé l’écosystème de Boulder. John, qui travaillait depuis plus de vingt ans à la NOAA, s’est sacrifié en prenant une retraite anticipée. Il craignait que les plus jeunes soient licenciés à sa place. Une dizaine de personnes, dont le directeur, sont parties avec lui, emportant savoirs et réseaux. « Ça casse le moral », dit-il. « Les gens ne sont pas très efficaces quand ils se demandent tout le temps s’ils auront leur emploi la semaine prochaine. »
L’Université du Colorado, pièce centrale du pôle de recherche, a perdu 59 subventions fédérales depuis début 2025. Au NCAR, un scientifique a vu trois de ses projets bousculés, avec des financements retardés d’un an et un autre divisé par deux. « Réparer les dégâts provoqués par l’administration Trump va prendre des décennies », prévient Tom Hamill, ancien chercheur de la NOAA aujourd’hui dans le privé. Jim Hurrell, professeur à la Colorado State University, observe une baisse du nombre d’étudiants attirés par les sciences climatiques. Kyle Mcmillan termine sa thèse sur la chimie des nuages, mais les coupes rendent chaque poste difficile à obtenir. Un jeune chercheur français renonce à un post-doctorat au NCAR, faute de certitude sur le financement. « Les meilleurs veulent travailler avec les meilleurs », souligne Josh Hacker, ancien du NCAR. « Quand les talents partent, c’est plus dur de garder ceux qui restent. C’est une spirale mortifère. »
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