Économie
La France emprunte plus cher que l’Allemagne, du jamais-vu depuis 2012
Les investisseurs exigent désormais plus d’un point de pourcentage de rendement supplémentaire pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin. Un seuil symbolique…


Les investisseurs exigent désormais plus d’un point de pourcentage de rendement supplémentaire pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin. Un seuil symbolique franchi sur fond de finances publiques dégradées et de présidentielle qui se profile.
Le seuil est franchi. Pour la première fois depuis 2012, la France doit offrir aux investisseurs plus d’un point de pourcentage de rendement supplémentaire que l’Allemagne pour leur emprunter de l’argent sur dix ans. Ce surplus, que les marchés appellent un écart de taux, a grimpé jusqu’à 104 points de base. Concrètement, chaque euro emprunté coûte désormais nettement plus cher à Paris qu’à Berlin, au moment même où le gouvernement s’apprête à présenter son projet de budget pour 2027 et où la présidentielle de mai 2027 se rapproche, les sondages plaçant à ce stade l’extrême droite en position de l’emporter.
Ce décrochage ne sort pas de nulle part. Ces dernières semaines, une vaste vague de ventes a balayé les marchés obligataires mondiaux, relancée par le retour de l’inflation. En cause, un pétrole repassé au-dessus des 100 dollars le baril, après la reprise des échanges de tirs entre l’Iran et les Etats-Unis et le regain de tension au Yémen entre l’Arabie saoudite et les Houthis, proches de Téhéran. Dans ce mouvement général, les taux français à dix ans ont grimpé plus vite que ceux de n’importe quelle autre grande économie développée. Les investisseurs s’interrogent sur la trajectoire financière de long terme de plusieurs pays riches, mais la dette française apparaît comme la plus exposée, tant le redressement des comptes publics patine.
Le problème est plus profond qu’un simple accès de fièvre des marchés. Depuis les législatives anticipées de juin 2024, qui n’ont débouché sur aucune majorité, la France a connu quatre Premiers ministres en deux ans, et l’écart avec l’Allemagne a doublé sur la période. Fin 2026, le déficit français pourrait bien être le plus élevé de toute la zone euro.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu a affiché son intention de ramener ce déficit à 5 % du PIB l’an prochain, contre 5,4 % cette année, grâce à 54 milliards d’euros de coupes budgétaires. Mais dans une Assemblée nationale fragmentée, le vote du budget relève du parcours d’obstacles et pourrait faire tomber le gouvernement. Le tableau s’assombrit encore du côté de la croissance, revue à la baisse pour 2026 à 0,5 %, alors qu’elle était attendue à 0,7 % cet été et à 1 % au départ.
La perspective de la présidentielle nourrit l’inquiétude. L’idée lancée par Jean-Luc Mélenchon, donné deuxième ou troisième au premier tour, de geler la part de la dette française détenue par la Banque centrale européenne, soit environ 20 % du total, laisse les investisseurs perplexes. Dans le camp du Rassemblement national, Marine Le Pen, en tête des intentions de vote, propose par exemple d’abaisser l’âge de la retraite pour certaines catégories de travailleurs, une mesure perçue comme un poids supplémentaire sur les finances publiques. Les obligations italiennes ont elles aussi vu leur écart se creuser, mais bien moins que les 40 points de base gagnés par la France depuis juin.
Les conséquences se chiffrent déjà. Emprunter coûte plus cher, et la charge des intérêts, devenue le premier poste de dépenses de l’Etat, gonfle à vue d’œil. La France doit refinancer des centaines de milliards contractés pendant la crise du Covid à des taux extrêmement bas. Le gouvernement anticipe un dépassement de 4,5 milliards d’euros sur ce poste cette année, puis 10 milliards de plus l’an prochain. Avec une croissance molle et des taux qui montent, les économistes redoutent un effet boule de neige, sauf à dégager un excédent primaire, hypothèse jugée très improbable.
Le marché obligataire français, le plus vaste de la zone euro, passait pour un placement relativement sûr. Le symbole est rude. La dernière fois que Paris a payé une prime de 100 points de base face à Berlin, c’était au pic de la crise de la dette de la zone euro, en 2012. Aujourd’hui, la France emprunte même plus cher que l’Italie, pourtant plus endettée et bien moins bien notée. Beaucoup d’investisseurs avouent rechigner à privilégier les titres français dans leurs portefeuilles. Pour David Zahn, responsable des obligations européennes chez Franklin Templeton, un tel écart face à l’Allemagne signale que « la France a de réels problèmes et qu’ils ne seront pas résolus de sitôt ».
Cet écart peut-il encore se creuser ? Certains analystes estiment la marge de progression limitée à court terme. Chris Jeffery, responsable de la stratégie macroéconomique chez L&G, qui vient de clore une position misant sur la baisse des obligations françaises, résume la logique en vigueur. À un moment, sauf à croire que le pays file vers une situation véritablement catastrophique, il faut considérer que la rémunération offerte compense le risque souverain. Reste que de nouvelles turbulences politiques pourraient raviver la pression, notamment si le gouvernement chutait en laissant le pays sans budget, ou si Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen se retrouvaient au second tour. La Société Générale n’exclut pas un passage à 120 points de base.
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