Europe
Îles Loyauté : le blocus aérien qui fait vaciller tout un territoire
Depuis trois mois, les habitants des îles Loyauté bloquent les aérodromes pour dire non au déménagement de leur compagnie aérienne. Entre économie paralysée et traversées maritimes risquées, la colère gronde et la reprise annoncée des vols menace de faire déborder la situation.
Depuis le 2 mars, les îles Loyauté vivent sous tension. Des collectifs d’habitants, appuyés par les autorités coutumières, bloquent les aérodromes de Lifou, Maré et Ouvéa. Leur revendication est simple mais lourde de conséquences. Ils refusent le transfert d’Air Calédonie, la compagnie locale, de l’aéroport de Magenta, en plein cœur de Nouméa, vers celui de La Tontouta, à une quarantaine de kilomètres. Pour eux, ce déménagement signifie des billets plus chers et des trajets beaucoup plus longs. Depuis trois mois, les 18 000 habitants des îles et la forte diaspora installée sur la Grande Terre sont coupés du monde. Les soins médicaux sont interrompus, l’économie locale est à l’arrêt. Une seule île, Ouvéa, n’a même pas de liaison maritime régulière, ce qui aggrave encore l’isolement.
Air Calédonie, elle, est au bord du gouffre. Déjà fragilisée par le Covid et les émeutes de 2024, la compagnie a été placée en redressement judiciaire le 14 avril. En s’installant à La Tontouta, elle espérait économiser quatre millions d’euros par an et attirer les voyageurs internationaux qui atterrissent là-bas. Le président du gouvernement calédonien, Alcide Ponga, ne veut pas reculer. Pour lui, un retour à Magenta signerait la mort de la compagnie. Mais une partie des élus réclame un moratoire pour rouvrir le dialogue. Depuis lundi, Air Calédonie annonce une reprise des vols vers Lifou, la plus grande des trois îles. C’est le grand chef du district du Wetr, Ukeinesoti Sihaze, qui a donné son accord, car l’aérodrome est bâti sur une terre coutumière. Le collectif à l’origine du mouvement promet de ne pas empêcher les atterrissages, mais il entend poursuivre la mobilisation.
Derrière les blocages, il y a des vies bouleversées. Drapi Wea, habitant d’Ouvéa, raconte son calvaire. Pour rejoindre Nouméa, il embarque sur des bateaux de pêcheurs, non prévus pour transporter des passagers. La traversée dure une centaine de kilomètres, puis des navettes privées le conduisent à Nouméa. Le voyage prend toute une journée. Lui qui devait rester deux jours pour des rendez-vous personnels s’est retrouvé coincé plus d’une semaine à cause d’une pénurie de carburant. Il doit se loger, se déplacer, être séparé de son fils sans savoir quand il rentrera. Des personnes âgées renoncent aux soins plutôt que d’affronter ce périple. Les hôtels sont vides. Et les risques sont réels. En 2011, des blocages similaires sur l’île de Maré, liés au prix des billets, avaient dégénéré en affrontements, faisant quatre morts et plus de vingt blessés. Aujourd’hui, la reprise annoncée des vols vers Lifou ravive ces craintes. Drapi Wea, lui, soutient le mouvement et espère qu’Air Calédonie fera marche arrière. Pour lui et pour beaucoup d’autres, rester à Magenta n’est pas une option, c’est une question de survie.
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