Nous rejoindre sur les réseaux

News

Edgar Morin, l’éternel témoin du siècle, disparaît à 104 ans

Article

le

Il aura traversé un siècle de guerres et de mutations sans jamais renoncer à relier les savoirs. Le philosophe et résistant s’est éteint le 29 mai 2026.

Le philosophe et résistant Edgar Morin est mort à l’âge de cent quatre ans. Sa longévité semblait presque anecdotique tant sa présence défiait le temps. Jusqu’au bout, son regard malicieux, sa silhouette légère, sa casquette parisienne et son éternel foulard donnaient l’impression d’un homme toujours en mouvement, comme si la vieillesse n’avait jamais réussi à l’immobiliser.

Le président de la République a salué en lui un soldat de la Résistance, un militant affranchi, un écrivain et penseur du siècle, un défenseur de la nature et des peuples. Il a vu en Edgar Morin l’humanisme fait personne, rendant hommage à sa pensée complexe, à sa vie féconde et à cet esprit universel qui n’a cessé d’interroger son époque et d’éclairer les suivantes.

Avec sa disparition s’efface une mémoire vivante du siècle des catastrophes. Né Edgar Nahoum en 1921 dans une famille juive d’origine grecque, il grandit dans une Europe sur le point de basculer dans la nuit. Très tôt, il comprit que l’Histoire n’est pas un décor mais une force qui broie les existences. La mort de sa mère, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, laissa une blessure fondatrice. Vinrent ensuite Franco, Hitler, la guerre, les persécutions. Au milieu des années 1930, l’adolescent s’engagea contre le fascisme. En 1941, il rejoignit la Résistance et le Parti communiste.

Des décennies plus tard, revenant sur ces années clandestines, il déclara avoir compris alors la différence entre vivre et survivre, et y avoir connu la fraternité et l’espoir. Cette phrase résume toute une existence. Pour Morin, la pensée ne fut jamais dissociée de l’expérience la théorie ne précédait pas la vie, elle en naissait.

C’est dans la clandestinité qu’il adopta le nom de Morin, pseudonyme de résistant devenu identité définitive. Lieutenant des Forces françaises combattantes, membre du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés, il participa à cette génération qui libéra la France tout en découvrant les ambiguïtés de la victoire. Après-guerre, alors que l’Europe comptait ses ruines, il entreprit d’explorer le mystère humain. Son premier grand chantier intellectuel porta sur l’Allemagne vaincue. Dans *L’An zéro de l’Allemagne*, publié en 1946, il observa un peuple hébété, suspendu entre culpabilité et effondrement.

Entré au CNRS en 1950, il y accomplit l’essentiel de son œuvre. Mais sa trajectoire n’eut rien de celle d’un universitaire enfermé dans sa tour d’ivoire. Il enquêta dans les villages bretons, arpenta la Californie des contre-cultures, voyagea en Amérique latine, observant les mutations du monde avec une curiosité insatiable. Sa rupture avec le Parti communiste en 1951 constitua un tournant décisif. Exclu après avoir publié dans *France Observateur*, il comprit que les idéologies pouvaient devenir des prisons intellectuelles.

À partir des années 1970, il construisit pierre après pierre ce qui deviendrait son immense cathédrale intellectuelle *La Méthode*. Six volumes publiés entre 1977 et 2004, près de trois décennies consacrées à penser ce que les disciplines universitaires avaient morcelé. Face à un monde compartimenté, Morin opposa une ambition relier. Relier les sciences humaines aux sciences du vivant, la biologie à la culture, l’individu à la société, l’ordre au désordre. Dans *Science avec conscience*, paru en 1982, il formula ce qui deviendrait son concept le plus célèbre la pensée complexe.

Il expliquait que son constat fondamental était que toutes nos connaissances sont compartimentées et séparées les unes des autres alors qu’elles devraient être liées. Il ajoutait que pour comprendre les attitudes des hommes face à la mort, il fallait étudier les religions, mais aussi la biologie, l’histoire, l’étude des civilisations, la psychologie, la psychanalyse et même la littérature et la poésie. Longtemps considéré comme marginal dans l’université, il finit par devenir une référence mondiale, son influence traversant les disciplines, les continents et les générations.

En 1961, avec l’ethnologue et cinéaste Jean Rouch, il révolutionna le cinéma documentaire avec *Chronique d’un été*. Armés d’une caméra légère et d’un magnétophone synchrone, les deux hommes partirent à la rencontre d’ouvriers, d’étudiants, d’employés et d’anonymes. Une question simple les guidait comment vivez-vous. Le fil capta une France invisible, loin du récit triomphant des Trente Glorieuses, une France traversée par les désirs et les fractures sociales. Morin y vit l’avènement d’un cinéma vérité, formule maladroite mais fondatrice qui ouvrirait la voie au cinéma direct moderne.

À mesure que le siècle avançait, l’écologie s’imposa à lui comme un nouveau combat. Bien avant que la crise climatique ne s’impose au débat public, il perçut les fragilités d’une civilisation fondée sur l’illusion de la croissance infinie. Dans *Terre-Patrie*, publié en 1993, il décrivit une humanité embarquée sur le même vaisseau planétaire, les frontières nationales lui paraissant dérisoires face aux périls communs. Il résumait son diagnostic en affirmant qu’une croissance indéfinie dans un monde fini relève de l’absurde, tout en refusant les simplifications. Il se disait partisan de la complexité, invitant à s’interroger sur ce qui doit croître et ce qui doit décroître.

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus