Faits Divers
Dix mois après l’incendie du Constellation, l’enquête de Crans-Montana promet de durer des années
Quarante et un morts, cent quinze blessés, un couple de gérants français et une commune qui reconnaît avoir cessé ses contrôles. Dix mois après le drame…

Quarante et un morts, cent quinze blessés, un couple de gérants français et une commune qui reconnaît avoir cessé ses contrôles. Dix mois après le drame du bar de Crans-Montana, en Suisse, l’instruction avance à pas comptés et la date d’un procès reste hors de vue.
Dix mois. Le bilan, lui, ne bouge plus. Quarante et un morts, cent quinze blessés, et une station alpine qui vit toujours avec ce compte-là. Le ministère public valaisan pilote l’enquête, mais l’ampleur du dossier complique tout. Une quinzaine d’autres prévenus, autant de parties civiles, des responsabilités qui se croisent entre un exploitant privé et une administration locale. Résultat, la procédure pourrait s’étaler sur plusieurs années avant la moindre audience.
Au cœur du dossier, Jessica et Jacques Moretti, les gérants français du Constellation. Les magistrats examinent trois axes. Le respect des normes de sécurité incendie, la conformité des issues de secours et des équipements, et ce que le couple savait réellement des risques encourus. Les investigations ont déjà pointé des manquements. Mais des zones d’ombre subsistent, et les deux mis en cause n’ont pas clarifié leur position. Jacques Moretti doit être entendu de nouveau dans les prochains jours.
Les enquêteurs se penchent aussi sur les travaux menés au sous-sol du bar en 2015, sur les autorisations d’exploitation et sur cette mousse acoustique collée au plafond, qui se serait embrasée au contact de bougies étincelantes. Certaines sorties de secours auraient été verrouillées le soir du drame. Depuis le mois de juin, Jessica Moretti est en outre poursuivie pour faux dans les titres, à cause d’une facture bidon liée à cette mousse.
Le passé de Jacques Moretti refait surface. Une condamnation en France en 2008 pour proxénétisme, et des mises en cause dans sept autres affaires, notamment pour escroquerie, sans condamnation à la clé. Un rapport de la police fédérale helvétique a évoqué des soupçons de blanchiment visant le couple, propriétaire de trois établissements en Valais. Les enquêteurs parlent d’un montage financier criminel présumé, bâti sur des prêts obtenus de manière vraisemblablement indue et sur des hypothèques. Cet été, Jacques Moretti a été placé en détention pour des violences présumées sur son épouse. Il avait déjà passé quatorze jours en détention provisoire en début d’année dans le volet incendie, avant de ressortir sous caution.
À côté du couple, quinze personnes sont sous enquête pénale. Huit élus ou anciens élus communaux, dont le président de Crans-Montana Nicolas Féraud, et sept agents ou ex-agents des services municipaux. Tous portent les mêmes charges. Homicide par négligence, lésions corporelles par négligence, incendie par négligence. Les responsables communaux ont admis, après le drame, que le bar n’avait plus fait l’objet d’aucun contrôle de sécurité incendie depuis 2019. Les auditions cherchent maintenant à savoir qui savait quoi, et si les moyens affectés aux contrôles étaient à la hauteur.
La défense de Jessica Moretti refuse que tout se joue sur un seul nom. Ses avocats estiment qu’à force de concentrer l’attention sur les époux, on oublie que les quinze autres prévenus répondent des mêmes chefs. Pour eux, une partie des réponses se trouve ailleurs, du côté des employés municipaux, des responsables de la sécurité et des élus. De l’autre côté de la salle, les conseils de plusieurs familles de victimes dénoncent l’inverse. L’aveu d’incompétence servi par une bonne partie des prévenus communaux leur semble surtout destiné à éviter le sujet des manquements graves sur les contrôles, et à ne pas reconnaître une part de responsabilité. Les proches attendent des Moretti qu’ils reconnaissent leurs torts.
Reste la question de la conduite de l’instruction. Les premiers mois ont été vivement critiqués, avec l’absence de détention provisoire immédiate, de mesures anticollusion et de perquisitions rapides. Des magistrats cantonaux peu rompus à ce type de dossier. Au printemps, deux demandes ont été rejetées, l’une réclamant des procureurs extraordinaires venus d’un autre canton, l’autre visant à récuser les procureures en place. Depuis, l’une des trois magistrates a annoncé son départ et la fronde s’est calmée. Une question demeure, celle de savoir si les errances du départ pèseront sur la suite.
Il faudra établir les défaillances éventuelles des travaux, de l’exploitation et des contrôles communaux, puis descendre jusqu’aux responsabilités pénales individuelles. Deux avocats ont demandé une requalification des charges pesant sur le couple, après la révélation d’échanges avec des employés suggérant que les gérants étaient conscients du risque d’incendie. En attendant, les nombreuses parties plaignantes n’ont toujours pas été entendues.
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