Europe
Bassi Konaté, l’enfant de Sarcelles qui a fait tomber le PS après trois décennies
À 38 ans, cet ancien éducateur a réussi là où tant d’autres ont échoué : conquérir la mairie de Sarcelles, symbole de la diversité française. Son secret ? Une campagne de terrain et le soutien des réseaux sociaux pour toucher les abstentionnistes.
Bassi Konaté est un enfant de Sarcelles. Il y a grandi, il y a travaillé comme éducateur, et en mars dernier, il en est devenu le maire. Après trente ans de domination socialiste, ce candidat sans étiquette soutenu par Les Écologistes et La France insoumise a ravi la mairie de cette commune du Val-d’Oise surnommée « ville monde ». Pour y parvenir, il a misé sur une stratégie qui parle aux jeunes. Des rappeurs, des footballeurs et des influenceurs ont relayé sa campagne sur les réseaux sociaux. En parallèle, il a fait du porte-à-porte dans les HLM, là où vivent des dizaines de communautés. « Sarcelles c’est la plus belle ville du monde parce que le monde entier y est représenté », a-t-il expliqué. Un discours qui tranche avec les années passées.
Sa victoire n’est pas un cas isolé. À Saint-Denis, à La Courneuve ou à Roubaix, des figures proches de La France insoumise s’imposent aussi. Et ce, à un an de l’élection présidentielle. Le contexte est tendu. Le président sortant, impopulaire, laisse une économie fragile et un sentiment d’injustice qui profite aux partis radicaux. À droite, le Rassemblement national de Marine Le Pen et Jordan Bardella. À gauche, LFI et son leader Jean-Luc Mélenchon, 74 ans, candidat pour la quatrième fois. Les sondages placent l’extrême droite en tête au premier tour, mais certains analystes voient Mélenchon capable d’accéder au second tour si les partis traditionnels se déchirent. Un sondage de mai le donnait même qualifié dans trois scénarios sur cinq. Son programme séduit les jeunes et les électeurs des villes paupérisées : revalorisation des salaires, hausse d’impôts pour les plus riches, retraite anticipée, contrôle des prix. Des mesures qui font peur au monde économique, mais qui parlent à ceux qui peinent à joindre les deux bouts.
À Sarcelles, cette réalité sociale est palpable. La ville compte 60 000 habitants, dont environ 8 000 Juifs et plusieurs milliers d’Assyro-Chaldéens. C’est l’une des communes les plus jeunes, les plus pauvres et les plus diverses de France. L’ancien maire socialiste, Patrick Haddad, analyse sa défaite comme le symptôme d’une France fracturée en trois blocs. Les villes gentrifiées votent centriste, les zones rurales penchent RN, et les banlieues comme Sarcelles se tournent vers LFI. Selon lui, le populisme identitaire et la souffrance sociale l’emportent sur les discours raisonnés. Pourtant, le député LFI Carlos Martens Bilongo assure que les rivalités entre communautés sont un faux récit. Ce qui prime, c’est la réalité politique et sociale. Manuel Bompard, coordinateur national du parti, parle des « oubliés, des méprisés » : familles monoparentales, travailleurs précaires, locataires sensibles aux promesses de logement social. Il défend l’idée que les immigrés et leurs descendants doivent être représentés par des élus qui leur ressemblent. « Les gens votent pour nous parce qu’ils se sentent reconnus », dit-il.
Mais ce discours inquiète une partie de la communauté juive de Sarcelles. Depuis la guerre à Gaza et les attaques du 7 octobre 2023, les actes antisémites ont augmenté en France. Des adversaires politiques accusent LFI d’y avoir contribué. Le nouveau maire, lui, tente de rassurer. Il a participé aux fêtes de Pessah et promet de veiller au vivre-ensemble. Moïse Kahloun, représentant de la communauté juive, reconnaît qu’il n’y a pas de problème religieux à Sarcelles, mais plutôt une « voyoucratie ». Il dit apprécier la présence du maire aux cérémonies, mais le discours des Insoumis l’inquiète. François-Xavier Valentin, candidat de droite battu au second tour, redoute que la population juive continue de quitter la ville, comme elle le fait depuis les années 2000. « On craint d’être stigmatisé là où l’on vit », confie-t-il.
Pour 2027, LFI veut capitaliser sur cette dynamique. En 2022, Jean-Luc Mélenchon a échoué à 420 000 voix près pour le second tour. Le parti cible désormais les abstentionnistes, qui représentaient 26 % des votants à ce scrutin. Manuel Bompard estime que l’âge du leader (74 ans) n’est pas un problème, au contraire. « C’est une garantie qu’il ne trahira pas car il n’a plus besoin de faire carrière. » Dimanche, Mélenchon sera en meeting à Saint-Denis aux côtés du nouveau maire LFI de la ville, Bally Bagayoko. Une façon de montrer que la conquête des banlieues est en marche. À Sarcelles, les habitants croisent les doigts. Catherine Elyn, 57 ans, résume l’état d’esprit devant la fresque « Coexist » près de la gare. « Le problème, c’est que les jeunes n’ont plus d’argent. Les prix du gaz, de l’essence font peur. On mange ce qu’on peut. Mais on s’entraide. » Franck Marzougui, chef cuisinier de 57 ans, lui, mise sur l’humain. « Sarcelles est un endroit sincère où tout le monde se connaît et se salue au café, dans le bus, dans la rue. » Reste à savoir si la nouvelle équipe municipale saura répondre aux attentes d’une ville où, malgré la diversité, les fins de mois restent une lutte quotidienne.
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