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Trente ans après, l’énigme de Tibhirine demeure

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Le 30 mai 1996, les têtes de sept moines trappistes étaient retrouvées sur une route algérienne, marquant l’épilogue d’un drame dont les zones d’ombre persistent. Trente ans plus tard, l’instruction judiciaire française reste ouverte, tandis que les familles espèrent que l’amélioration des relations diplomatiques entre Paris et Alger permettra de faire la lumière sur ce dossier sensible.

Françoise Boëgeat se souvient avec une acuité intacte de ce jour de mars 1996 où elle a appris, par la radio, l’enlèvement des religieux de Tibhirine. Elle avait vingt-neuf ans et son oncle, le frère Paul Favre-Miville, faisait partie de cette communauté cistercienne installée sur les hauteurs de Médéa, à quatre-vingts kilomètres au sud d’Alger. L’Algérie était alors déchirée par une guerre civile qui allait faire près de deux cent mille morts en dix ans.

Les sept moines de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas ont été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996. Un mois plus tard, une revendication signée du chef du Groupe islamique armé, Djamel Zitouni, parvenait aux autorités. Un second communiqué, diffusé en mai, annonçait leur exécution par égorgement le 21 mai. Leurs têtes ont été découvertes le 30 mai, mais leurs corps n’ont jamais été retrouvés.

La thèse officielle, soutenue par Alger, attribue ces assassinats aux islamistes armés. Pourtant, des témoignages d’anciens militaires algériens, difficiles à vérifier, ont mis en cause les services secrets du pays. En 2018, une expertise menée sur les crânes des religieux a renforcé les doutes. Les experts ont estimé que les décès étaient probablement survenus bien avant la date officiellement retenue. Ils ont également relevé que seuls deux moines présentaient des traces d’égorgement et que tous avaient été décapités après leur mort, ce qui suggère une possible mise en scène.

Depuis cette expertise, aucune information nouvelle n’est venue éclaircir l’affaire. Mais Françoise Boëgeat souligne l’importance du maintien de l’instruction judiciaire en France. « Beaucoup de personnes savent mais n’osent pas parler, et je les comprends », confie Elisabeth Bonpain, la sœur du moine Christophe Lebreton.

Pour Me Patrick Baudouin, avocat de plusieurs familles, l’évolution des relations franco-algériennes pourrait offrir une lueur d’espoir. Il a évoqué avec le nouveau juge d’instruction chargé du dossier la possibilité de mettre en œuvre une commission rogatoire internationale délivrée en 2022, destinée à mener des auditions et des investigations sur place. Lors de son déplacement à Alger en mai, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a demandé à son homologue algérien d’autoriser la venue des juges français, une démarche saluée par l’avocat.

Au-delà des zones d’ombre qui entourent leur mort, le message des moines de Tibhirine continue de résonner. Âgés de quarante-cinq à quatre-vingt-deux ans, ces religieux avaient choisi de rester auprès de la population locale malgré l’insécurité croissante. Ils partageaient leur potager avec leurs voisins et le frère Luc prodiguait des soins aux habitants. Béatifiés en 2018 à Oran, en même temps que douze autres religieux tués durant la guerre civile, ils incarnent un idéal de fraternité et de paix.

« Leur message était un message d’humanité et d’apaisement avec l’Algérie », rappelle Françoise Boëgeat. « Ils aimaient vivre aux côtés des Algériens et se sont engagés à rester jusqu’au bout par solidarité avec leurs voisins. Ces frères ordinaires nous montrent que c’est aussi dans l’ordinaire que l’on peut accomplir l’extraordinaire. »

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