Économie
Les ailes taïwanaises s’élèvent dans le ciel disputé des drones
Portée par la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques, l’industrie taïwanaise du drone connaît une expansion fulgurante, visant à s’imposer comme un hub asiatique incontournable dans un marché mondialisé et concurrentiel.
Les engins sans pilote, devenus des instruments incontournables pour la reconnaissance et les frappes tactiques, ont vu leur demande exploser depuis le début du conflit ukrainien. Dans ce contexte de hausse généralisée des budgets militaires, Taïwan mise sur son expertise technologique, notamment en intelligence artificielle, et sur un argument de taille : la garantie de composants exempts de toute origine chinoise.
Ce positionnement séduit des pays soucieux de réduire leur dépendance vis-à-vis de Pékin, alors que les tensions géopolitiques s’intensifient. Cependant, le prix des drones taïwanais peut atteindre le triple de celui de leurs concurrents chinois, comme le géant DJI, qui bénéficie d’économies d’échelle considérables.
Malgré ce handicap, les exportations taïwanaises connaissent une envolée spectaculaire. Selon les données officielles, l’île a expédié plus de 181 000 drones au cours des quatre premiers mois de l’année, un volume près de vingt fois supérieur à celui de la même période en 2025 et dépassant déjà le total de l’année précédente. La République tchèque et la Pologne figurent parmi les principales destinations, même si une grande partie de ces appareils est acquise par des organisations caritatives et redirigée vers l’Ukraine.
Au-delà du conflit ukrainien, les restrictions imposées par Pékin sur les exportations de drones pour prévenir leur prolifération ont également ouvert des opportunités aux entreprises taïwanaises. « La demande intérieure ne suffit pas. L’île se tourne donc vers l’international pour gagner en envergure et acquérir de l’expérience », explique Samara Duerr, analyste politique à l’Institut taïwanais de recherche sur la démocratie, la société et les technologies émergentes. L’objectif est de « disposer de cette capacité et de savoir comment faire face à une éventuelle augmentation de la demande locale ».
Taïwan ambitionne d’atteindre une capacité de production mensuelle de 100 000 drones d’ici 2030, alors que la pression chinoise s’accroît sur l’île, que Pékin considère comme une province à réintégrer, y compris par la force si nécessaire. Sous la pression de Washington pour accroître ses dépenses de défense, le gouvernement taïwanais s’efforce de développer une filière locale et prévoit d’acquérir plus de 200 000 drones de fabrication nationale. « On appelle cela le bouclier de drones, une autre protection pour Taïwan », indique Max Lo, président d’AeroSoarX, un fabricant d’appareils à usage militaire et civil.
Mais les blocages budgétaires au Parlement, contrôlé par l’opposition, freinent les commandes publiques. « Si nous ne disposons ni d’une demande locale, ni d’un soutien gouvernemental, ni d’un budget, comment pouvons-nous maintenir la chaîne de production ? », s’interroge Max Lo, qui se tourne désormais vers l’Ukraine et la Pologne.
Les entreprises taïwanaises peinent également à s’imposer sur un marché déjà dominé, et leurs composants n’ont pas encore été éprouvés sur le terrain. Si Chyou-huey, directeur général de l’Administration du développement industriel, affirme que la « grande majorité » des drones exportés sont exempts de composants chinois, plusieurs experts du secteur expriment des doutes. « Même s’il est difficile de remettre en cause les capacités industrielles de Taïwan, tout repose sur la question de l’application pratique », souligne Marcin Jerzewski, directeur du bureau taïwanais de l’European Values Center for Security Policy. « Les drones taïwanais seraient-ils prêts pour le combat ? »
Autre inconnue : une fois le conflit terminé, l’Ukraine pourrait ne plus avoir besoin des drones taïwanais et au contraire inonder le marché avec une expertise désormais reconnue. Dans un secteur de plus en plus disputé, Collin Koh, expert militaire basé à Singapour, prévient : « Taïwan va devoir trouver sa niche. »
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