Planète
Ces marais salants qui sauvent des milliers d’oiseaux sont en train de disparaître
Autrefois poumon industriel et halte migratoire, les salines d’Ulcinj sont aujourd’hui à l’abandon. Des militants et des anciens sauniers tentent d’éviter…


Autrefois poumon industriel et halte migratoire, les salines d’Ulcinj sont aujourd’hui à l’abandon. Des militants et des anciens sauniers tentent d’éviter une catastrophe écologique.
Imaginez un lieu quatre fois plus grand que Central Park à New York, où chaque année des flamants roses, des pélicans et des dizaines d’autres espèces font escale pour se nourrir et se reposer. Ce sanctuaire existe. Il se trouve au Monténégro, sur la côte adriatique, et s’appelle les salines d’Ulcinj. Mais aujourd’hui, ce paradis pour oiseaux migrateurs est menacé de disparition. Car ce qui le fait vivre, ce sont des bassins d’eau salée peu profonds, entretenus depuis plus d’un siècle par l’homme. Et depuis que l’exploitation du sel a cessé en 2013, les pompes ne tournent plus. Les canaux s’assoiffent, la végétation sauvage grignote les bassins, et les oiseaux risquent de perdre leur dernière halte avant l’Afrique.
L’histoire de ce site commence au début du XXe siècle, quand une lagune naturelle est transformée en marais salant. Pendant des décennies, l’industrie du sel prospère, crée des emplois et façonne un paysage unique. Les bassins d’évaporation deviennent un véritable garde-manger pour les oiseaux migrateurs, qui les adoptent comme étape vitale sur leur route. Mais en 2013, la faillite de l’entreprise qui gérait le site met tout à l’arrêt. Les installations se dégradent, les montagnes de sel stockées dans les entrepôts fondent ou disparaissent. « C’est moche, vraiment très moche », confie Omer Hot, un ancien saunier de 69 ans, en montrant ce qu’il reste des bâtiments : une carcasse d’acier rouillée, un tas brunâtre là où s’empilaient des tonnes de sel. Comme lui, des dizaines d’habitants ont perdu leur emploi et une partie de leur fierté.
Les défenseurs de l’environnement ont réussi à faire classer le site en zone humide d’importance internationale en 2019, grâce à la convention de Ramsar. Mais sur le terrain, rien n’a changé. Les promoteurs immobiliers lorgnent sur ce terrain côtier idéal pour le tourisme. Les bassins de cristallisation se couvrent d’herbe et de roseaux. « Si nous attendons, dans trois ans probablement, nous n’aurons plus ce paysage tel que nous le voyons aujourd’hui », alerte Zenepa Lika, militante écologiste. Le gouvernement monténégrin a pourtant annoncé un projet de réserve naturelle et de relance de la production de sel, chiffré à quatre millions d’euros. Mais des voix s’élèvent pour douter de sa faisabilité. Mustafa Canka, un journaliste local qui suit le dossier, rappelle que les premières estimations tournaient autour de vingt millions. « Les responsables savent tout ce qu’il est possible de savoir sur les salines. La seule question est de savoir qui paiera », dit-il. Et le temps presse : les sauniers expérimentés sont aujourd’hui à la retraite ou décédés. Leur savoir-faire disparaît avec eux.
Pourtant, l’enjeu dépasse largement le Monténégro. Les salines abritent plus d’un pour cent des populations mondiales d’au moins sept espèces d’oiseaux. Sans elles, tout un chapitre de la migration en Méditerranée pourrait s’effondrer. « Si nous ne travaillons pas plus sérieusement à la réhabilitation de ce site, nous allons perdre l’une des zones les plus importantes d’Europe », insiste Zenepa Lika, alors que le soleil couchant éclaire des échasses blanches pataugeant entre les roseaux. La question reste entière : qui sauvera ce fragile équilibre entre industrie, nature et argent ?
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