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Le jour où la BNF a découvert que ses trésors russes avaient été remplacés par des copies

C’est un conservateur qui raconte la stupeur. Pour la première fois de son histoire, la Bibliothèque nationale de France a vu des éditions rares d’auteurs…

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Le jour où la BNF a découvert que ses trésors russes avaient été remplacés par des copies

C’est un conservateur qui raconte la stupeur. Pour la première fois de son histoire, la Bibliothèque nationale de France a vu des éditions rares d’auteurs russes disparaître, remplacées par des imitations parfaites. Un réseau criminel géorgien est jugé pour ces vols qui ont touché plusieurs bibliothèques prestigieuses en France et en Europe.

Jean‑Marc Chatelain se souvient encore du moment où la vérité a éclaté. En octobre 2023, la BNF apprend que d’autres bibliothèques ont été visées par des vols, selon le même procédé. Un premier contrôle ne donne rien de suspect. Mais quelques mois plus tard, une alerte venue de Lituanie pousse l’établissement à regarder de plus près. Chatelain se charge lui‑même de la vérification. Et là, c’est le choc. Sous ses yeux, six éditions d’Alexandre Pouchkine, deux de Mikhaïl Lermontov et une d’Evgueni Baratynski ont été subtilisées. À la place, des fac‑similés d’une qualité bluffante. « C’était la première fois que quelque chose d’aussi massif se produisait, avec un tel mode opératoire », témoigne‑t‑il. L’affaire, jugée cette semaine à Paris, révèle un réseau structuré qui a sévi entre 2022 et 2024 dans une dizaine de pays. Six Géorgiens sont sur le banc des accusés.

Le cerveau présumé des opérations en France s’appelle Mikheil Z. Ce quinquagénaire a reconnu les faits devant la justice, tout en affirmant avoir agi seul. Pendant plusieurs mois, il s’est rendu une quarantaine de fois à la BNF pour consulter les livres. Prétextant des recherches sur la démocratie dans la littérature russe au XIXe siècle, il prenait des photos et mesurait chaque ouvrage. Puis il revenait discrètement pour les remplacer par des copies. Les couvertures, imitées avec un soin extrême, reproduisaient même les taches d’usure. Assez pour berner les magasiniers et les conservateurs. Ce vol à l’aveugle a duré jusqu’à ce que la Lituanie donne l’alerte. Pour Chatelain, le traumatisme dépasse le simple préjudice matériel. Car ces livres n’étaient pas n’importe quelles éditions. Les exemplaires de Pouchkine, par exemple, faisaient partie des collections de la BNF depuis 1836. Leur acquisition avait marqué un tournant dans la réception de l’écrivain en Occident. « C’est une atteinte très forte au bien commun », souffle le conservateur.

Le préjudice est estimé à plus de 650 000 euros, mais la perte symbolique est incommensurable. Sitôt l’affaire révélée par la presse en janvier 2024, Chatelain a dû rassurer un collectionneur qui venait de faire don de plusieurs livres rares. Il a fallu lui prouver que ses trésors n’avaient pas disparu. Aujourd’hui, les œuvres volées restent introuvables. Un espoir a surgi quand Chatelain a repéré dans le catalogue d’une vente aux enchères russe un exemplaire du « Prisonnier du Caucase » de Pouchkine, qui pourrait être l’un des exemplaires dérobés. Mais la maison de vente a présenté des documents d’acquisition datant de 2014‑2015, bien avant les vols. L’enquête continue. Pour la BNF, cette affaire reste une cicatrice. « Inutile de dire la stupeur, la consternation », conclut Chatelain. Un événement douloureux qui rappelle à quel point la protection du patrimoine culturel peut être fragile.

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