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Économie

Le boom du tabac zimbabwéen, moteur de l’agriculture sous contrat

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Dans le sud du Matabeleland, des centaines de petits exploitants rejoignent la filière tabacole, portée par un système de contrats qui propulse la production nationale à des niveaux inédits, mais suscite des inquiétudes sur l’endettement des fermiers.

Ils sont des dizaines à parcourir les allées parfaitement alignées de plants de tabac qui s’étendent à perte de vue vers la brousse zimbabwéenne. Ces agriculteurs en formation font partie des quelque cent vingt mille petits exploitants qui ont permis au pays d’atteindre des records de production. Parmi eux, Read Sola, soixante-quatre ans, est l’un des trois cents cultivateurs ayant récemment adopté le tabac dans une région historiquement vouée à d’autres cultures. Pendant une décennie, il a produit du maïs, une activité qu’il jugeait peu rentable en raison des parasites. En novembre, il a planté du tabac pour la première fois après avoir signé un contrat avec Atlas Agri, une entreprise basée à Dubaï, l’un des quarante-quatre négociants nationaux et étrangers actifs au Zimbabwe.

Ce modèle agricole, de plus en plus répandu en Afrique, repose sur un échange précis. Les donneurs d’ordres fournissent les plants et les engrais à crédit aux petits exploitants, en échange de la promesse de leur acheter la récolte à un prix convenu à l’avance. Une mécanique qui peut toutefois plonger les fermiers dans une dépendance financière et un endettement chronique. Le Zimbabwe a produit trois cent cinquante-cinq mille tonnes de tabac en 2025, contre trois cent six mille tonnes l’année précédente, selon l’Office de l’industrie et du marketing du tabac. L’organisme prévoit une récolte de trois cent soixante mille tonnes en 2026, confirmant le redressement spectaculaire d’un secteur sinistré après la réforme agraire désastreuse des années 2000 sous Robert Mugabe. En 2008, la production était tombée à quarante-huit mille tonnes. Aujourd’hui, sur plus de cent vingt-sept mille producteurs, quatre-vingt-quinze pour cent sont de petits exploitants sous contrat, assurant quatre-vingt-cinq pour cent de la production.

Les retombées de son contrat avec une entreprise chinoise ont permis à Davis Tembo, cinquante ans, d’acquérir une parcelle plus vaste, mais au prix d’une dépendance écrasante vis-à-vis de son donneur d’ordres. Cultivateur indépendant pendant plusieurs années, il a dû signer un contrat en 2015 faute de fonds pour financer une nouvelle campagne. Si son partenaire veille à ce que les intrants arrivent à temps, des conditions météorologiques imprévisibles l’empêchent parfois d’atteindre le rendement escompté, le laissant dans le rouge. Selon lui, les agriculteurs sont contraints de retourner aux champs et de rester prisonniers de ce système, dans l’espoir d’atteindre un jour le seuil de rentabilité.

La plupart des petits exploitants ne possèdent pas de titres de propriété sur leurs terres, ce qui les empêche d’accéder à des prêts bancaires. Les taux d’intérêt proposés par les banques sont souvent plus de deux fois supérieurs aux quinze pour cent offerts par les donneurs d’ordres, selon des sources du secteur. Malgré l’essor de la filière, la rentabilité reste difficile à obtenir, explique George Seremwe, président de l’Association des producteurs de tabac du Zimbabwe. Il évoque les primes d’assurance et d’autres prélèvements qui rendent la production non viable, et reprend à son compte les accusations d’entente sur les prix d’achat dans le secteur. Les agriculteurs, dit-il, sont réduits au rang de simples ouvriers des entreprises contractantes, et un certain nombre d’entre eux se retrouvent piégés par l’endettement.

À l’image du lucratif secteur minier zimbabwéen, les entreprises chinoises dominent la production de tabac, suscitant des critiques sur une situation de quasi-monopole qui contribue à la stagnation des prix. Elles achètent entre trente et quarante pour cent des volumes, selon le directeur général de l’Office du tabac, Emmanuel Matsvaire, qui souligne la nécessité de réduire le risque d’une super-dépendance au marché chinois. Le Zimbabwe exporte également son tabac vers soixante autres marchés, et des discussions sont en cours pour le retour du géant américain Philip Morris International après plusieurs décennies d’absence, confirme-t-il. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, les cigarettiers se tournent de plus en plus vers l’Afrique pour la production de tabac, ce qui contribue à la déforestation et nuit à la sécurité alimentaire. Entre 2005 et 2020, toujours selon l’OMS, la superficie des cultures de tabac a diminué de plus de quinze pour cent à l’échelle mondiale tout en augmentant de près de vingt pour cent en Afrique.

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