Culture
Le Boléro de Béjart, une épreuve de feu pour les danseurs

_**La célèbre chorégraphie de Maurice Béjart, présentée à Istanbul par le Ballet de Lausanne, demeure un rite de passage aussi exigeant que mythique pour les interprètes.**_
Trente-six danseurs avancent, bras tendus, vers une plateforme écarlate pour une ultime étreinte. Ce rituel chorégraphique, conçu par Maurice Béjart sur la partition obsédante de Ravel, conserve une place à part dans le répertoire. Le Ballet Béjart de Lausanne, en tournée à Istanbul avant une série de dates en France, clôt systématiquement ses représentations par cette œuvre indémodable, maintes fois réinterprétée mais dont la version du maître reste la référence absolue.
L’objet central, une large structure circulaire, dépasse le simple accessoire. « On l’appelle la table, mais elle peut évoquer un autel ou un bûcher », explique Julien Favreau, directeur artistique de la compagnie. Ce dispositif de près de cinq mètres de diamètre, aux pans repliables, accompagne la troupe dans ses déplacements à travers le monde. Ancien danseur formé très jeune au style Béjart, Favreau a lui-même interprété pour la dernière fois le rôle principal à Tokyo, peu avant de prendre la direction de l’ensemble.
Pour tout artiste, aborder cette pièce représente un aboutissement. L’exercice, d’une quinzaine de minutes, exige une endurance particulière. La principale difficulté réside dans le respect strict du crescendo musical, nécessitant de maintenir une énergie constante jusqu’aux sauts finals, alors que les muscles sont à vif. La chorégraphie, dépourvue de repères mélodiques variés, impose également une mémorisation rigoureuse, sans recours à des aides scéniques.
L’interprétation béjartienne présente le soliste comme l’incarnation d’une mélodie vouée, dès son émergence, à disparaître. Les danseurs qui l’encerclent progressivement forment une mâchoire inexorable. Créée à l’origine pour une interprète féminine en 1961, puis adaptée en 1979 pour le danseur argentin Jorge Donn, l’œuvre alterne aujourd’hui entre différents porteurs. La compagnie prépare actuellement un nouvel artiste à rejoindre la lignée prestigieuse de ceux qui se sont mesurés à ce rôle.
Avant ce final emblématique, le public stambouliote a découvert deux autres volets du programme. « L’Oiseau de feu », autre classique du fondateur sur la musique de Stravinsky, a précédé « Oskar », une création contemporaine du duo italien Riva&Repele présentée pour la première fois hors des frontières suisses. Cette pièce, quasi autobiographique pour le danseur colombien Oscar Chacon qui en tient le rôle principal, évoque le parcours d’un artiste confronté aux limites du réel.
La direction artistique actuelle tient à ouvrir le répertoire à des signatures extérieures, affirmant ainsi la polyvalence technique de la troupe. Cette volonté de renouvellement s’inscrit dans un contexte de reconstruction. Depuis sa nomination à la tête du ballet en 2024, Julien Favreau a dû redresser une institution fragilisée par des difficultés financières et des remous internes. Une période difficile qui aurait, selon lui, soudé les effectifs et permis un nouveau départ, marqué par une santé financière rétablie et une grande stabilité des équipes.
La compagnie rassemble aujourd’hui quarante danseurs, âgés de dix-sept à plus de cinquante ans et représentant dix-sept nationalités. Son recrutement s’est diversifié ces dernières années, accueillant notamment des artistes russes et ukrainiens. Elle semble avoir retrouvé un équilibre, à l’image du phénix de « L’Oiseau de feu », capable de renaître de ses cendres.

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