Planète
Des ours arrachés à la captivité retrouvent une vie semi-sauvage en Arménie
Pendant des années, Nairi, Aram et leur ourson Lola ont survécu dans une cage exiguë, au milieu de leurs propres déjections, nourris de sucreries. Secourus l’an dernier, ces ours bruns syriens entament une nouvelle existence dans une réserve montagneuse du Caucase, où ils réapprennent les gestes oubliés de la vie animale.
Tous les plantigrades n’ont pas cette chance. Selon les estimations, une vingtaine d’ours restent détenus dans ce pays post-soviétique, où certains oligarques en feraient un attribut de leur rang social. Plusieurs ont été découverts dans des conditions indignes, entassés dans des hôtels, des arrière-cours ou des stations-service, privés de lumière naturelle et incapables d’hiberner. « Aucun soin approprié, aucun examen vétérinaire, rien », déplore Tsovinar Hovhannisian, responsable de la Fondation pour la préservation de la faune et du patrimoine culturel (FPWC), qui supervise les opérations de sauvetage et administre un centre de réhabilitation. Certains ours sauvés présentent même des dents cariées après avoir été alimentés exclusivement de « biscuits, de Coca-Cola et de sucreries », ajoute-t-elle.
La mobilisation pour libérer les derniers ours captifs s’intensifie à l’approche d’une conférence des Nations unies sur la biodiversité, prévue en octobre à Erevan. La position stratégique de l’Arménie, entre l’Asie et l’Europe, en a fait une plaque tournante du trafic d’espèces sauvages. La demande d’animaux rares demeure un problème persistant parmi les ultra-riches arméniens, selon l’Indice mondial du crime organisé. En 2015, un député avait suscité l’indignation en révélant qu’il détenait chez lui plusieurs tigres de Sibérie, espèce menacée. L’année suivante, un homme d’affaires avait laissé mourir de faim ours et lions. « Nous savons que plusieurs animaux sauvages, et pas seulement des ours, appartiennent à de grands oligarques arméniens », confie Ani Poghosyan, responsable de la communication de la FPWC. « C’est pour eux un symbole de statut social, quelque chose dont ils peuvent se vanter, surtout s’il s’agit de grands prédateurs, pour montrer leur virilité », explique-t-elle.
Les sauvetages se révèlent souvent complexes, comme dans le cas de Nairi, Aram et Lola. Leur ancien propriétaire refusait de s’en séparer, affirmant aux sauveteurs que les animaux étaient « heureux de vivre avec lui ». « Il disait qu’on allait les tuer et qu’on ne savait pas comment s’en occuper correctement », se souvient Tsovinar Hovhannisian, qui a participé à l’opération. « Nous sommes restés sous la pluie pendant plus de huit heures, à attendre l’autorisation du tribunal pour entrer dans la maison et secourir les ours », ajoute-t-elle. L’odeur des déjections dans la cage de trois mètres de large était « horrible », dit-elle, précisant garder un « très mauvais souvenir de cette journée ».
Une fois confiés à la FPWC, les ours sont conduits au centre, niché à flanc de montagne à environ une heure de route d’Erevan. La Fondation cherche à réunir des fonds pour l’agrandir et accueillir davantage d’animaux. Dans de vastes enclos, les 32 ours secourus goûtent enfin à une vie semi-sauvage. Ils peuvent creuser leurs abris, hiberner et se nourrir quasiment comme dans la nature, avec un régime composé à environ 80% de fruits et légumes majoritairement cultivés sur place et à 20% de viande. Certains, traumatisés par leurs années de captivité dans un « petit espace », n’utilisent pas tout l’enclos, explique Narine Piloyan, la coordinatrice du centre. Les animaux doivent être stimulés continuellement pour rester occupés. « Ils ont besoin de creuser, de grimper aux arbres, de sentir différentes plantes. Nous leur donnons aussi des proies vivantes », détaille-t-elle.
Malgré l’amélioration de leur condition, ces ours ont perdu toute capacité à chasser et devront passer le reste de leur vie au centre. L’essentiel, pour l’équipe, est de leur permettre de vivre comme des ours jusqu’à la fin. « Ils ont besoin de se sentir sauvages », conclut Narine Piloyan.
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