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Des mines turques accusées de pomper l’eau des campagnes

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Dans l’ouest de la Turquie, des villages entiers voient leurs sources s’assécher depuis l’essor de l’exploitation minière. Entre pollution et pénurie, les habitants dénoncent une menace directe sur leur survie.

Dans la province d’Usak, à l’ouest du pays, le village de Guney était autrefois réputé pour l’abondance de ses sources. Mais deux décennies après le démarrage d’une exploitation aurifère située à une trentaine de kilomètres, les points d’eau ont tous disparu. « Avant, un forage de soixante mètres suffisait. Aujourd’hui, même à quatre cents mètres, on ne trouve plus rien. La mine a vidé notre eau », témoigne Ugur Sumer, habitant et militant écologiste.

Depuis l’adoption d’une loi en juillet 2025 qui simplifie les démarches administratives, le nombre de permis de forage et d’exploitation minière a explosé en Turquie. En 2025, ils étaient 410 000, couvrant l’or, le charbon et d’autres matières premières. Alors que le pays s’apprête à accueillir la COP31 en novembre, experts et défenseurs de l’environnement alertent sur les conséquences de cette ruée pour les ressources en eau et l’économie rurale.

Le ministre turc de l’Énergie, Alparslan Bayraktar, a défendu cette politique lors d’un déplacement au Canada en mars, affirmant que la nouvelle législation attirerait les investisseurs étrangers. Il a rencontré les responsables de la mine d’or Tuprag, située à Usak et détenue par le groupe canadien Eldorado Gold. Le gouvernement ambitionne de porter la production aurifère nationale de 28 à 100 tonnes par an, tout en affirmant vouloir préserver la santé et l’environnement, afin de se hisser parmi les cinq premiers producteurs mondiaux de terres rares.

L’extraction de certains métaux, comme l’or, nécessite pourtant l’utilisation massive d’eau et de cyanure, une combinaison qui présente des risques élevés de pollution et de contamination. Ugur Sumer se souvient d’un épisode survenu en 2006 à Guney : après une pluie, près de deux mille habitants avaient souffert de vertiges, de troubles visuels et de nausées. Des analyses avaient révélé la présence de cyanure dans leur sang. « La pollution a également décimé l’élevage et la culture du raisin, qui étaient au cœur de l’économie locale. Comment allons-nous survivre ? », s’interroge-t-il.

Selon les données officielles, les mines en activité ont capté 5,8 % des 20,3 milliards de mètres cubes d’eau prélevés en Turquie en 2024, soit quatre fois plus qu’en 2016. Dans la province d’Ordu, au nord-est du pays, des éleveurs du plateau d’Aybasti se mobilisent contre un projet de mine d’or. « Nos pâturages sont devenus inaccessibles à cause des sondages. Que faire si nous ne pouvons plus élever nos bêtes ? Devons-nous abandonner nos terres ? », s’indigne Nuriye Dilek, éleveuse.

La région est réputée pour ses noisettes, exportées dans le monde entier. Omer Aydin, producteur et exportateur, redoute l’impact de l’exploitation minière : « Une fois la mine ouverte, il sera impossible de cultiver des noisettes ici. L’or véritable n’est pas sous terre, il est dans nos fruits. Nous avons appris que 80 % des terres d’Ordu sont désormais ouvertes à l’exploitation minière. Cela nous inquiète profondément. »

Le « centre de lutte contre la désinformation » de la présidence turque a pourtant assuré en avril que la surface totale des mines en activité ne dépasse pas 0,18 % du territoire national. Mais pour Ozer Akdemir, chercheur spécialiste des mobilisations environnementales, les investissements miniers sont privilégiés au détriment du coût réel de la pollution et des risques pour l’économie locale. « Les mines consomment énormément d’eau et de produits chimiques. L’eau n’est pas seulement exploitée, elle est aussi polluée », confirme l’hydrologue Erol Kesici.

Ce dernier dénonce une gestion catastrophique de l’eau en Turquie. « Le pays traverse une grave sécheresse hydrique. Les lacs, les rivières et les nappes phréatiques s’assèchent à cause d’une politique défaillante », explique-t-il. Il affirme avoir récemment quitté le Conseil national de l’eau, un organisme public chargé des politiques hydriques, en raison de son « inaction ». « Quand on rase des montagnes pour y creuser des mines, des îlots de chaleur se forment, ce qui réduit les précipitations et abaisse le niveau des nappes. Comment peut-on délivrer autant de permis ? La Turquie est victime de surexploitation », s’alarme-t-il.

Pour Arif Ali Cangi, avocat et militant écologiste, la loi de juillet 2025, qui ouvre forêts et terres agricoles aux exploitations minières, a aggravé la situation. « Les études d’impact environnemental et les mécanismes de contrôle sont devenus totalement inefficaces », déplore-t-il. Il représente les villageois d’Ikizkoy, dans la province de Mugla, au sud-ouest du pays, qui se sont opposés à un projet de mine de charbon menaçant leurs oliviers. Selon lui, la nationalisation immédiate des terrains visés par les permis vise à étouffer les contestations, qui se multiplient à travers la Turquie.

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