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Yaroun anéanti : la stratégie d’effacement israélienne au sud du Liban

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Des images satellites et des témoignages d’habitants révèlent une destruction systématique de villages entiers dans le sud du Liban, une opération que les autorités locales qualifient d’« urbicide ».

Depuis plusieurs semaines, Hala Farah compile toutes les photographies et les enregistrements vidéo de son village natal, Yaroun, dans l’espoir d’en conserver la mémoire. Cette localité, située à proximité de la frontière israélienne, a été entièrement rasée par l’armée israélienne, à l’instar de dizaines d’autres dans le sud du Liban. Des clichés satellitaires et des reportages de l’AFP, corroborés par les récits de déplacés et de responsables locaux, attestent d’un niveau de dévastation sans précédent.

Les autorités libanaises accusent Israël de mener une vaste opération d’« urbicide », une stratégie militaire visant à effacer des villes de la carte. Selon leurs bilans, plus de cinquante mille bâtiments ont été détruits ou endommagés depuis le début du conflit entre Israël et le Hezbollah, il y a plus d’un an, tandis que près de cinquante-six mille hectares de terres agricoles ont été ravagés. Écoles, lieux de culte et infrastructures essentielles n’ont pas été épargnés, que ce soit dans les zones occupées ou sous les bombardements intensifs.

« Tout a disparu. Il ne nous reste que les souvenirs et quelques photos que nous tentons de rassembler avec les voisins pour préserver notre histoire et la raconter à nos enfants », confie Hala Farah, déplacée dans le nord de Beyrouth. Cette femme de trente-trois ans a découvert, grâce à des images satellites, que sa maison familiale avait été réduite en poussière il y a deux semaines. « J’espérais voir mes filles grandir dans cette maison, mais la guerre nous a tout pris », ajoute-t-elle, un pin’s à l’effigie de Yaroun épinglé sur son tee-shirt noir.

Certains habitants de localités désormais interdites d’accès par l’armée israélienne se cotisent pour acheter des clichés satellitaires, au prix de cent quarante dollars l’unité. Sur les réseaux sociaux, les images d’avant et d’après les destructions se multiplient. Un militant opposé au Hezbollah regrette la maison de son grand-père à Nabatiyé, un écrivain pleure sa bibliothèque à Bint Jbeil, un autre internaute déplore la disparition de la mosquée de cette ville, dont les pierres, préservées depuis quatre siècles, ont été pulvérisées.

« Israël cherche à nous priver de toutes les ressources nécessaires à notre retour », déplore Hala Farah. La poursuite des destructions après l’entrée en vigueur de la trêve, en avril dernier, confirme selon elle le projet israélien d’anéantissement du sud du pays. Elle énumère les cibles visées dans son village : « La salle paroissiale, un couvent de religieuses, l’école Saint-Georges. Il n’y avait ni tranchées ni armes sous ces bâtiments. » L’armée israélienne affirme pour sa part ne cibler que des objectifs et des infrastructures militaires du Hezbollah.

Une analyse d’images effectuée par l’AFP montre qu’une grande partie de Yaroun était déjà en ruines au début de l’année 2025, après le précédent conflit. Sur les clichés de mai 2026, les secteurs encore debout à l’époque ont été anéantis. À Bint Jbeil, située à environ six kilomètres de la frontière, aucune destruction majeure n’apparaissait sur les images satellitaires début avril 2026. À peine un mois plus tard, la quasi-totalité de la ville était rasée, y compris son stade où l’ancien chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait prononcé un discours marquant en 2000.

« La plupart des bâtiments de Bint Jbeil ont été détruits », confirme Chadi Abdallah, secrétaire général du Conseil national de la recherche scientifique libanais. Il précise que la majorité des opérations de minage et de démolition à l’explosif ont eu lieu pendant la trêve. « Les Israéliens détruisent la terre, les hommes et la pierre. Ils tentent d’arracher les populations à leur terre, d’effacer la mémoire des habitants et d’en effacer l’histoire », ajoute-t-il.

Selon une étude du CNRS libanais, les attaques israéliennes dans le sud ont détruit ou endommagé plus de deux cent quatre-vingt-dix mille logements depuis la guerre de 2023, dont soixante et un mille depuis mars dernier et douze mille pendant la trêve. « C’est la première fois dans son histoire que le Liban connaît une telle destruction », affirme la chercheuse Hana Jaber, originaire de Bint Jbeil. Les déplacés, qui dépassent le million, majoritairement chiites, vivent un « déracinement aux conséquences effroyables », estime-t-elle.

Parmi eux, Imad Bazzi, un ingénieur de soixante ans, déplore la destruction récente du siège de sa société à Bint Jbeil. Bâtiments résidentiels, réseaux d’eau et d’électricité, hôpital, écoles et stations-service : « C’est un changement géographique manifeste, une destruction systématique », décrit ce conseiller municipal. La ville aurait été détruite à plus de soixante-quinze pour cent, soit l’équivalent de quatre mille unités d’habitation.

Israël, dont les soldats opèrent à l’intérieur d’un périmètre délimité par une « ligne jaune » située à dix kilomètres de la frontière, affirme vouloir protéger sa population des menaces du Hezbollah. Le Liban et Israël ont entamé, malgré l’opposition du Hezbollah, des négociations directes, les premières depuis des décennies. Hala Farah espère qu’elles aboutiront. « Nous espérons que cette guerre sera la dernière, car nos villages du sud sont actuellement à l’agonie », dit-elle. « Nous espérons qu’Israël se retirera de chaque parcelle de notre terre et nous laissera créer de nouveaux souvenirs pour nos enfants. »

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