Nous rejoindre sur les réseaux

Économie

Un village chilien étouffe sous le méthane de la plus grande décharge du monde

Article

le

À Tiltil, à une soixantaine de kilomètres de Santiago, une montagne d’ordures de 120 hectares domine le quotidien des habitants, entre odeurs pestilentielles, nuées de mouches et craintes pour leur santé. Ce site vient d’être classé par l’ONU comme le plus important émetteur de méthane d’origine humaine de la planète.

Chaque jour, des centaines de camions chargés d’ordures traversent ce petit village chilien pour déverser leur cargaison sur le site de Los Colorados. Depuis plus de vingt ans, cette décharge absorbe près de 60 % des déchets de la capitale, soit environ 18 000 tonnes par jour. En se décomposant, ces montagnes de résidus libèrent du méthane, un gaz inodore mais redoutable, responsable d’au moins un quart du réchauffement climatique selon les scientifiques. Le Programme des Nations unies pour l’environnement, s’appuyant sur une trentaine de satellites, a placé ce site en tête d’une liste des cinquante sources humaines les plus émettrices de méthane au monde. À elle seule, la décharge chilienne émet plus de 100 000 tonnes de ce gaz chaque année.

Si le méthane reste imperceptible, ses conséquences sur le terrain sont, elles, bien tangibles pour les 17 000 résidents de Tiltil. Patricio Velasquez, un retraité de 68 ans, vit à environ trois kilomètres du site. Il décrit une odeur qu’il compare à celle des excréments, une puanteur persistante qui le contraint à s’enfermer chez lui chaque été. « Nous sommes à la campagne, nous devrions respirer de l’air pur », confie-t-il, amer. Il se souvient d’une époque où il pouvait déjeuner dehors en famille, avant que les mouches ne rendent tout repas impossible, envahissant la bouche et les assiettes.

Bien que le méthane ne soit pas considéré comme toxique à faible dose, des experts mettent en garde contre les risques liés à une exposition prolongée. Yuri Carvajal, responsable des questions environnementales à l’Ordre des médecins du Chili, explique qu’à des concentrations élevées, ce gaz peut provoquer des maux de tête, des malaises ou des épisodes d’asphyxie. Il souligne qu’il est difficile d’évaluer précisément l’impact sur la population, mais insiste sur une précaution essentielle : éloigner les habitants de ce voisinage dangereux.

La décharge n’est pourtant pas la seule nuisance du secteur. Une cinquantaine d’industries jalonnent la zone, parmi lesquelles des cimenteries, des élevages intensifs et des dépôts de résidus miniers. Caroline Stamm, professeure associée à l’Institut d’études urbaines et territoriales de l’Université catholique de Santiago, qualifie la situation d’« injustice environnementale » flagrante. Les autorités locales, elles, reconnaissent leur impuissance. Nelda Gil, conseillère municipale, explique que la législation chilienne garantit la liberté d’entreprendre, empêchant la commune d’interdire arbitrairement l’implantation de nouvelles activités.

Pour Raquel Carcamo, peintre de profession, Tiltil est devenu au fil des années le dépotoir de Santiago. « Ils ne nous considèrent pas comme un vrai village. Pour eux, nous ne sommes qu’une poubelle de plus », déplore-t-elle. Le Chili produit en moyenne 1,1 kilo de déchets par habitant chaque jour, mais n’en recycle que 0,8 %, un taux bien inférieur à la moyenne régionale de 4 %. Yuri Carvajal regrette l’absence d’un véritable système de tri, estimant que les déchets organiques devraient être séparés et ne pas finir dans un tel lieu.

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus