Culture
Nanterre avant l’orage : une plongée dans l’histoire d’un quartier oublié
Le journaliste Feurat Alani signe une bande dessinée qui explore les racines d’une colère, bien avant le drame qui a secoué la France.
Le 28 mai paraît « Nanterre avant l’orage », le troisième ouvrage en bande dessinée de Feurat Alani, réalisé avec le dessinateur Léopold. Ce journaliste franco-irakien de 45 ans, récompensé par le prix Albert-Londres du livre en 2019 pour « Le parfum d’Irak », y dépeint le quartier Pablo-Picasso de Nanterre, où il a grandi et où Nahel Merzouk, un adolescent de 17 ans, a perdu la vie en juin 2023.
Interrogé sur son choix de se pencher sur ce lieu, Feurat Alani explique que l’ampleur nationale de cet événement l’a poussé à témoigner de l’environnement dans lequel il s’est produit. L’histoire se déroule le jour même du drame, mais l’auteur insiste sur la volonté de mettre en lumière les autres habitants et le temps qui a précédé. « Avant l’orage » vise à éclairer les causes profondes de cette situation, en laissant planer l’ombre de Nahel tout en braquant les projecteurs sur un quartier singulier. Pour lui, le geste du policier qui a ouvert le feu reste intolérable.
Le quartier Pablo-Picasso, classé au patrimoine du XXe siècle, est un lieu paradoxal. Alani se souvient des cars de touristes venus photographier ces barres d’immeubles, tandis que les jeunes, étonnés, observaient la scène. Ce secteur, très pauvre, forme une enclave de misère sociale cernée par la richesse. De la fenêtre de sa mère, on aperçoit la tour Eiffel, le mont Valérien et les tours de La Défense, mais une frontière invisible, presque psychologique, empêche nombre d’habitants de franchir les limites du quartier.
Cette réalité éclaire-t-elle la mort de Nahel ? Pour le journaliste, l’acte tragique trouve ses racines dans la géographie particulière du lieu, mais aussi dans son histoire et sa mémoire oubliée. Nanterre a abrité les plus grands bidonvilles de France dans les années 1960, et certains résidents en portent encore le souvenir. L’un des personnages de la bande dessinée évoque son enfance dans ces campements précaires et les relations déjà tendues avec les forces de l’ordre. Alani souligne que ce malaise a toujours existé, et que l’affaire Nahel en est la continuité, marquée par une méconnaissance réciproque entre les jeunes et la police.
Feurat Alani précise qu’il aborde ce sujet en tant qu’ancien habitant du quartier, et non simplement comme journaliste. Cette double casquette lui confère un regard singulier, loin des clichés médiatiques. Étant lui-même issu d’une minorité visible, il estime avoir une légitimité, presque un devoir, de traiter de ces questions.
Malgré la gravité du propos, la bande dessinée s’achève sur une note d’espoir. L’auteur décrit la colère légitime des jeunes, souvent oubliés par l’État, une colère destructrice mais aussi mal vécue par ceux qui l’expriment. Il entend aussi les aspects positifs de la vie dans le quartier, la solidarité et l’humanité qui persistent au-delà du drame. En filigrane, il évoque « la génération Nahel », ces jeunes qui montent un restaurant gastronomique éphémère pour les habitants. Pour Alani, même dans la guerre ou la misère, une lueur d’espoir demeure.
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