Société
Trois euros pour un nervi le business des goons au Kenya
Au Kenya des politiciens louent des jeunes pauvres pour perturber meetings et manifestations. Un phénomène ancien qui explose à l’approche des élections.


Au Kenya des politiciens louent des jeunes pauvres pour perturber meetings et manifestations. Un phénomène ancien qui explose à l’approche des élections.
Pour quelques centaines de shillings, soit trois euros environ, un politicien kenyan peut s’offrir les services d’un homme de main. Ces « goons », comme on les appelle sur place, sont recrutés par centaines dans les bidonvilles de Nairobi et d’ailleurs. Leur mission est simple : intimider l’adversaire, transformer un rassemblement pacifique en affrontement, ou encore attaquer des manifestants. La police, elle, regarde souvent ailleurs. Une enquête récente du centre Odipo Dev montre que les tarifs varient selon le donneur d’ordre : un dirigeant local paie 500 shillings (3,3 euros), un député peut monter jusqu’à 1 000. Ce petit commerce explose à un an des élections présidentielles d’août 2027.
Marius a commencé ce boulot à 17 ans. Aujourd’hui âgé de 27 ans, il affichait d’abord de la fierté, mais la conversation dérive vite vers ses rêves d’enfant. Il voulait devenir chirurgien, mais sa famille n’avait pas les moyens. Élevé par une mère célibataire dans le bidonville de Korogocho, juste à côté d’une immense décharge, il a quitté l’école très tôt. « Je suis une sorte d’illettré », confie-t-il. Pour lui, la seule issue était de devenir ce voyou à louer. Il a perdu cinq dents dans une bagarre commanditée par un politicien pour empêcher l’ouverture d’un hôpital. Depuis, il ne voit plus son fils. « Je ne veux pas l’exposer à ce que je fais », dit-il. Daniel, 28 ans, diplômé sans emploi, résume la situation : « On devient goon parce qu’on n’a pas le choix. » Près de 40 % des Kényans vivent dans la pauvreté, et le pays n’offre que 100 000 emplois formels par an pour 800 000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Alors, quand les politiciens proposent de l’argent liquide, souvent accompagné d’alcool et de drogue pour se donner du courage, beaucoup acceptent.
La police est régulièrement accusée de fermer les yeux, voire de collaborer. En 2025, lors des manifestations antigouvernementales, des journalistes ont vu des centaines de goons attaquer des manifestants et piller des commerces du centre de Nairobi, alors que les policiers restaient passifs. En juin, un groupe a violemment interrompu une réunion de défenseurs des droits civiques dans une cathédrale. Des images de vidéosurveillance montrent des policiers en uniforme laisser entrer les assaillants. Le porte-parole de la police dément toute collusion et assure que des arrestations ont eu lieu. Pourtant, le phénomène n’est pas nouveau. Dès 1992, le président Daniel arap Moi avait créé un mouvement de jeunes pour terroriser l’opposition. Parmi ses cadres figurait William Ruto, aujourd’hui président, qui a notamment été inculpé par la Cour pénale internationale pour son rôle dans les violences postélectorales de 2007-2008 (les charges ont été abandonnées). Depuis les grandes contestations de 2024-2025, le recours aux goons a encore augmenté. Comme le dit un chercheur, tous les camps politiques les exploitent, pour se défendre ou pour intimider. Et les goons le savent : ils sont utilisés comme des mouchoirs jetables. Mais l’argent est trop tentant, surtout en période électorale. « On se voit riches dans les huit prochains mois », avance l’un d’eux. Certains rêvent même de devenir des « gros poissons », comme Calvince « Gaucho » Okoth, un ancien braqueur devenu conseiller d’administration d’un hôpital. Pour les goons, la politique n’est qu’un gagne-pain. « Si tu ne peux pas les vaincre, rejoins-les », philosophe Daniel.
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