Économie
Le Cachemire n’arrive plus à vendre ses tapis de légende
Leur réputation a traversé les siècles, mais les ateliers sont à l’arrêt. Les conflits mondiaux, la pénurie d’artisans et la concurrence des imitations…


Leur réputation a traversé les siècles, mais les ateliers sont à l’arrêt. Les conflits mondiaux, la pénurie d’artisans et la concurrence des imitations menacent un art unique au monde.
Pendant des siècles, les tapis du Cachemire indien ont habillé les palais des empereurs, les murs des musées et les demeures les plus raffinées de la planète. Jusqu’aux années 1980, ils représentaient encore le principal produit d’exportation de cette région himalayenne. Aujourd’hui, ces pièces d’exception tissées à la main peinent à trouver preneur. Leurs ventes chutent année après année, alors que 90 % de la production part à l’étranger. Zubair Ahmad, le directeur de l’Institut indien de technologie du tapis à Srinagar, pointe les tensions géopolitiques qui secouent le monde et mettent le secteur sous pression.
Mais ce n’est pas tout. Les métiers à tisser se vident faute de main-d’œuvre. Les journées de travail sont interminables, les salaires restent faméliques et les jeunes Cachemiris préfèrent se tourner vers d’autres horizons. Bashir Ahmad, un tisserand de 78 ans, ne cache pas sa peine. Selon lui, si les nouvelles générations avaient appris ce métier, elles auraient pu en vivre. Mais un maître-tisserand ne gagne guère plus de 500 roupies par jour, soit environ 4,55 euros, moins qu’un manœuvre sans qualification. « Il n’y a pas d’emplois dans la fonction publique pour tout le monde, et mon enfant, ou n’importe quel enfant, aurait pu se lancer dans ce travail et essayer d’en faire carrière », déplore-t-il. « Mais les temps ont changé. »
Le savoir-faire, lui, n’a pas bougé. Toujours noués à la main, teints avec des pigments naturels, les tapis du Cachemire comptent entre 465 000 et plusieurs millions de nœuds au mètre carré selon la complexité des motifs. Pour se transmettre les consignes, les artisans récitent à voix haute le « talim », un langage codé inscrit à la main sur une bande de papier. Une pièce peut demander un an de travail à plusieurs personnes avant d’être achevée, et se vendre jusqu’à 17 000 euros sur le marché international. Cet art est arrivé dans la vallée himalayenne au XVe siècle grâce aux Persans, puis a prospéré sous le règne du sultan Zain-ul-Abidin Budshah, entre 1420 et 1470.
Aujourd’hui, seules 30 000 personnes environ travaillent encore dans ce secteur, contre des centaines de milliers il y a trente ans. Pour tenter de sauver les meubles, les autorités locales distribuent gratuitement des métiers à tisser modernes et ont imposé un label d’indication géographique. L’objectif est de rassurer les acheteurs et d’écarter les imitations bon marché qui sèment le doute. Malgré tout, certains refusent d’abandonner. Mushtaq Ahmad, 75 ans, tisse depuis un demi-siècle et promet de continuer aussi longtemps que sa santé le lui permettra. Un dévouement touchant, mais qui ne suffira peut-être pas à sauver un héritage plusieurs fois centenaire.
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