Monde
Le front intérieur des soldats du soin

Après des mois passés dans l’enfer des combats, des personnels médicaux de l’armée ukrainienne suivent un programme de répit dans la sérénité des montagnes. Un répit nécessaire pour tenter de panser les blessures invisibles.
Roma Zukh a forgé une règle de survie au fil de ses années sur la ligne de front. Ce militaire de trente-sept ans, dont la mission est de porter secours aux blessés, s’interdit désormais toute proximité affective avec les nouveaux visages croisés dans son bataillon. L’expérience lui a enseigné la douleur de la perte, trop fréquente, et il préfère maintenant maintenir une distance protectrice, refusant même de partager un repas. Sa démarche illustre le lourd tribut psychologique payé par les centaines de soignants engagés dans le conflit, constamment confrontés à l’horreur, aux bruits assourdissants et aux odeurs persistantes de la guerre.
Pour rompre temporairement avec cette réalité, certains bénéficient d’un séjour organisé dans un cadre apaisant, loin des zones de combat. Dans un centre niché au cœur des Carpates, un programme nommé RePower propose une parenthèse de dix jours, mêlant activités manuelles, marche en nature et ateliers culinaires. L’objectif est d’offrir un répit, même bref, à des esprits meurtris. À l’arrivée, le simple fait de respirer l’air pur des forêts de conifères a provoqué chez Dmytro Kunytskiï, vingt ans, un soulagement intense, presque enfantin.
Pourtant, le détachement complet s’avère impossible. Ce jeune homme, chargé depuis deux ans de récupérer et d’identifier les dépouilles de ses camarades, reste mentalement connecté à son unité. Les souvenirs intrusifs, notamment l’odeur du sang, le hantent régulièrement. Les psychologues présents sur place adaptent leur approche à cette situation inédite. Ils doivent aider à stabiliser des personnes tout en sachant qu’elles retourneront bientôt dans un environnement traumatogène. Les méthodes employées privilégient donc des exercices de relaxation et de recentrage sur l’instant présent.
Lors d’une séance, les participants, allongés sur des tapis, écoutent des enregistrements de vagues et de chants d’oiseaux. L’ambiance studieuse est parfois traversée d’un moment de légèreté, comme lorsque l’un des soignants, épuisé, s’endort et se met à ronfler doucement. Mais la guerre ressurgit immanquablement, même dans les moments de détente. Au cours d’un jeu de société, les mots à deviner tournent rapidement autour du vocabulaire médical d’urgence, témoignant de l’omniprésence du conflit dans leurs esprits.
Malgré tout, cette retraite a permis la création de liens solides entre les participants. Un groupe de discussion en ligne a été formé pour maintenir le contact après le retour au front. Roma Zukh, bien que toujours habité par l’inquiétude pour ses pairs, promet de rester en lien. Cette fragile solidarité, née dans le calme des montagnes, constitue désormais une bouée de sauvetage supplémentaire pour affronter les épreuves à venir.

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