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En Colombie, la garde indigène refuse de tomber sous la coupe de l’Etat

Réunis dans les montagnes du Cauca, des centaines de gardes indigènes débattent d’un projet du gouvernement qui veut recenser leurs membres. Ces…

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En Colombie, la garde indigène refuse de tomber sous la coupe de l'Etat

Réunis dans les montagnes du Cauca, des centaines de gardes indigènes débattent d’un projet du gouvernement qui veut recenser leurs membres. Ces défenseurs sans armes, rompus à l’affrontement avec guérillas et narcos, y voient un fichier taillé pour les surveiller.

À Caloto, village du département du Cauca, les bâtons de bois se lèvent en cadence. « Garde, garde, force, force, pour ma race, pour ma terre », scandent les membres de la garde indigène, venus par centaines des montagnes du sud-ouest colombien pour une grand-messe qui ressemble à un conseil de guerre pacifique. L’ordre du jour tient en une question. Comment répondre à une initiative du pouvoir central qu’ils qualifient de dangereuse, et qui pourrait les faire passer sous tutelle de l’Etat après l’élection du président de droite Abelardo de la Espriella.

Car cette garde n’a rien d’une milice de salon. Sans armes à feu, elle assure depuis des décennies la sécurité d’un territoire où l’Etat brille souvent par son absence. Ses patrouilles retrouvent des personnes enlevées, pistent les enfants-soldats, signalent les coupes clandestines dans la forêt. C’est elle qui a secouru la cheffe de file indigène Aida Quilcué, ex-candidate à la vice-présidence, enlevée quelques heures dans le Cauca. C’est elle aussi qui s’est illustrée dans le sauvetage des quatre enfants perdus quarante jours dans la jungle après un accident d’avion, une opération qui a fait le tour du monde.

Le point de friction est un système d’information annoncé par le gouvernement pour collecter des données sur les gardes, identité et lieux d’intervention compris. Le Conseil régional indigène du Cauca y voit un engin qui « pourrait se convertir en un mécanisme de surveillance, de stigmatisation et de judiciarisation », dans un pays en proie aux conflits armés depuis plus de cinquante ans. « La garde est en danger, parce que notre territoire est en danger et parce que la vie est en danger », résume Jorge Sánchez, 55 ans, membre de l’organisation.

Le décor explique cette nervosité. Dans les landes, les forêts et les montagnes, les groupes illégaux se disputent les revenus du trafic de drogue et de l’exploitation minière clandestine. Les communautés indigènes se retrouvent en première ligne. « Nous parcourons le territoire et nous alertons sur la présence de risques imminents », décrit José Joy Martenorio, coordinateur politique du CRIC. Quand l’urgence arrive, des dizaines d’habitants débarquent et poussent les criminels dehors. Le prix est lourd. Au moins 120 indigènes ont été tués par ces groupes en dix ans, selon l’autorité indigène.

Derrière le fichier, il y a deux lectures du pays qui s’affrontent. Les gardes avaient pesé dans l’élection de Gustavo Petro, premier président de gauche du pays, avant que celui-ci ne cède le pouvoir à Abelardo de la Espriella. Le nouveau chef de l’Etat, adepte de la fermeté, mise sur les négociations avec les exploitants miniers et les acteurs du forage, des activités que les peuples ancestraux rejettent pour leur coût environnemental. Il leur reproche de mettre « des bâtons dans les roues du développement de la Colombie ». « Deux visions opposées du pays », tranche Edwin Capaz Lectamo, également du CRIC. L’une défend « le territoire, la vie, la spiritualité, la cosmovision », l’autre voit dans « le territoire une opportunité d’exploitation commerciale ». Quelque 6 000 indigènes venus de tout le pays ont défilé contre le projet, couleurs rouges et vertes, serre-têtes et chapeaux bariolés. Ils se disent malgré tout prêts à discuter. Les peuples ancestraux pèsent plus de 4 % de la population colombienne, dont quelque 350 000 personnes dans le seul Cauca.

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