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À Kiev, le caddie se remplit au rythme des alertes et des pénuries

Les entrepôts de la région de Kiev encaissent trois fois plus de frappes russes qu’au cours des quatre premières années de l’invasion, et les rayons des…

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À Kiev, le caddie se remplit au rythme des alertes et des pénuries

Les entrepôts de la région de Kiev encaissent trois fois plus de frappes russes qu’au cours des quatre premières années de l’invasion, et les rayons des supermarchés se vident par intermittence. Les habitants se rabattent sur les petits marchés, sans jamais lâcher le ciel des yeux.

Les yeux sur les rayons, un œil sur le téléphone. Pour Maksym Tarasenko, 26 ans, pousser un caddie dans un supermarché de Kiev ressemble désormais à un exercice de vigilance, entre deux alertes annonçant des drones au-dessus de la capitale. Ce grand amateur de caféine peste quand même. Dans un magasin de l’enseigne Silpo, son soda favori a déserté les étagères. « Il n’y a absolument plus de Coca-Cola, pas même d’équivalent », soupire le jeune homme.

Le problème remonte bien plus haut que le rayonnage. Les entrepôts civils de la région encaissent trois fois plus de bombardements russes qu’au cours des quatre premières années du conflit, et les deux tiers de ces attaques sont tombés depuis les premiers jours d’août. Les ruptures s’enchaînent donc. Le mois précédent, plus de pommes de terre, plus de céréales, et déjà des légumes manquants. Les premières pénuries avaient provoqué une ruée sur certains produits, beaucoup de familles cherchant à constituer des réserves avant l’hiver. Au-dessus de la capitale, un épais nuage de fumée s’élève après une frappe de drones sur un marché proche de la gare centrale. Pour Maksym, Moscou cherche à « créer une panique généralisée parmi les civils ». Lui a déjà trouvé ses parades. Un petit marché s’installe près de chez lui, avec des produits de base un peu moins chers. Et si la situation se dégrade encore, il a repéré un producteur en province pour ses pommes de terre.

Face à ce constat, le ministre ukrainien de l’Alimentation, Taras Vysotsky, a reconnu que le modèle des grandes enseignes, bâti sur des plateformes logistiques centralisées, avait été « fortement perturbé, voire rendu inopérant ». Son conseil aux distributeurs ressemble à une consigne de survie. Décentraliser, raccourcir les circuits, miser sur des entrepôts plus petits ou installés dans les pays voisins. Le groupe Fozzy, propriétaire de Silpo, a annoncé dès le début du mois d’août revoir toute son organisation. Dans les allées, l’illusion tient encore. Les fruits s’empilent avec soin, les promotions hurlent, une musique légère flotte dans l’air. Sauf que les clients, eux, ne quittent pas leur écran des yeux.

À une dizaine de kilomètres de là, en banlieue, des pompiers tournent autour d’une carcasse de métal calcinée. Un entrepôt de l’enseigne ECO Market, encore debout la veille. Dans les tôles tordues traînent quelques canettes, des bouteilles d’huile, des paquets de sel. Pour l’économiste Oleg Pendzyne, ces frappes répétées ont creusé un déficit d’environ 1,3 milliard d’euros pour l’État ukrainien. Taras Vysotsky a prévenu que la réorganisation logistique pourrait elle aussi se répercuter sur les prix, avec une hausse des denrées pouvant atteindre 2,5 %. Sur un an, l’inflation pointait à 8,1 % en août.

« Ça tape fort sur le portefeuille ! » lance Anya Dmyterko, 35 ans, épicière au sourire facile. Avec mille hryvnias, environ 19,50 euros, elle remplissait son diable de provisions, de viande et de sucreries pour les enfants. « Aujourd’hui, tu ne peux pratiquement plus rien acheter. » Sur le marché central de Boryspil, les sirènes retentissent une fois de plus. Elle continue d’avancer, sans lever les yeux. Depuis le mois d’août, une odeur de brûlé stagne sur cette petite ville encerclée d’entrepôts, devenue une cible de choix. Le soir, quand les drones approchent, elle attrape ses trois enfants et fonce au sous-sol.

Le danger ne décourage pas les clients, bien au contraire. Les petites échoppes voient arriver de nouveaux habitués, moins exposés aux pénuries et à la flambée des prix que les grandes surfaces, surtout fréquentées par une jeunesse citadine aux revenus confortables. La majorité des familles ukrainiennes continuent d’acheter 45 % de leurs produits sur les marchés et 30 % dans les épiceries de quartier. Ces commerces s’approvisionnent directement chez les producteurs nationaux, ce qui écarte pour l’instant le spectre d’une pénurie alimentaire. Dans les allées, le bruit des batteries antiaériennes couvre mal les discussions sur l’inflation et sur l’hiver qui arrive. Anya, elle, a ressorti ses bocaux. Cornichons et tomates. « L’essentiel, c’est qu’il y ait de la nourriture, de l’eau. Sans Coca-Cola, ce n’est pas une catastrophe. »

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