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À Khartoum, rentrer chez soi ressemble à un piège

L’armée a repris la capitale soudanaise et pousse ses habitants à revenir. Mais entre bombes non explosées, pénuries de médicaments et coupures de…

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À Khartoum, rentrer chez soi ressemble à un piège

L’armée a repris la capitale soudanaise et pousse ses habitants à revenir. Mais entre bombes non explosées, pénuries de médicaments et coupures de courant, la vie quotidienne reste un défi insurmontable pour beaucoup.

Emad Khaled ne mâche pas ses mots. Cet homme d’affaires de 43 ans a choisi de ramener sa famille à Khartoum, comme près de 2,7 millions de personnes. Aujourd’hui, il le regrette. « C’était une erreur de faire revenir ma famille ici », confie-t-il. Ses enfants ne peuvent plus aller à l’école dans une ville en ruines, et il prévoit déjà de les renvoyer en Égypte. Lui restera « pour le travail ». Un déchirement qui résume le quotidien de milliers de foyers.

Les combats ont éclaté en 2023 entre l’armée régulière et les paramilitaires des Forces de soutien rapide, poussant quatre millions d’habitants de la capitale à fuir. L’an dernier, l’armée a repris la ville. Le gouvernement a alors encouragé le retour des populations, pressé les ministres de réinvestir leurs quartiers, rappelé les fonctionnaires et relancé les vols intérieurs. Objectif affiché, donner l’image d’une capitale redevenue normale. Sauf que la réalité rattrape vite les discours. Des dizaines d’enfants ont été tués ou blessés par des engins explosifs cachés dans les maisons ou les rues. Selon l’ONU, à peine 1 % de la superficie de la ville serait exempte de danger. À cela s’ajoutent des coupures d’eau et d’électricité qui peuvent durer des jours, et une difficulté croissante à trouver un emploi.

Thuraya Babiker, 86 ans, avait cru à un retour définitif. Trois mois plus tard, elle fait déjà ses valises. Direction les Émirats arabes unis, avec son mari et leur plus jeune fille. En cause, des soins médicaux introuvables. Car malgré la reconstruction de plusieurs hôpitaux, dont certains sont jugés « meilleurs qu’avant », de nombreux traitements manquent encore. « Nous sommes contraints de demander aux patients d’acheter eux-mêmes certains médicaments », reconnaît le docteur Haifa Omar. Imam Babiker, 34 ans, a dû faire dix pharmacies pour trouver le traitement contre la tension de son père, à un « prix qui change chaque jour ». Il a acheté un réfrigérateur pour stocker l’insuline de sa mère diabétique, mais avec douze heures de coupure quotidienne, le produit se dégrade. D’autres se sont fait voler leur frigo et ne peuvent plus conserver viande ni légumes.

Les étudiants n’ont pas été épargnés. Les autorités ont mis fin à l’enseignement en ligne en juillet et leur ont demandé de revenir. Un étudiant s’agace de ne pas pouvoir soutenir sa thèse à distance, alors même que son directeur de recherche vit à l’étranger et refuse de rentrer. Une autre tente désespérément d’obtenir une bourse en Égypte pour repartir de zéro. « Leur seule priorité, c’est que les gens reviennent », lâche-t-elle, convaincue que tout cela relève de la communication politique.

Khartoum, autrefois grande capitale africaine forte de huit millions d’habitants, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Dans les quartiers huppés, seuls les oiseaux troublent le silence. Les villas sont vides ou pulvérisées, et le verre brisé crisse sous les pas. Au centre-ville, les carcasses noircies s’accumulent. Un haut responsable de l’ONU estime que l’ampleur des destructions dépasse celle observée sur d’autres théâtres de guerre, y compris en Ukraine. L’économie nationale s’est effondrée, le taux de change atteignant 8 000 livres soudanaises pour un dollar, seize fois plus qu’avant le conflit.

Pour l’analyste Kholood Khair, cette image d’une capitale stabilisée est essentielle aux yeux des autorités, qui veulent incarner « le contrat social soudanais ». Khartoum a longtemps été épargnée par les violences qui ravageaient les confins du pays. « Et c’est ce qu’elles cherchent à rétablir en incitant les gens à rentrer », observe-t-elle. Un pari loin d’être gagné.

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