Monde
Sur les routes de l’exode, les chauffeurs iraniens témoignent

_**Alors que les frappes aériennes se poursuivent, le trafic des poids lourds entre l’Iran et le Kurdistan irakien s’est considérablement raréfié. Les rares routiers qui parviennent à franchir la frontière décrivent un pays où la vie quotidienne s’est mise en suspens.**_
Le froid mordant ne décourage pas Reza, qui descend de son véhicule pour se dégourdir les membres. Ce chauffeur originaire du nord-ouest de l’Iran évoque avec amertume les centaines de kilomètres supplémentaires qu’il doit désormais parcourir pour atteindre l’Irak. Le poste-frontière qu’il empruntait habituellement est fermé depuis le début des opérations militaires, l’obligeant à se rabattre sur le passage de Bashmakh, plus au sud. Sur le vaste parking côté irakien, une vingtaine de camions seulement patientent, une file bien maigre comparée au flux habituel.
La situation à l’intérieur du pays est décrite comme étrangement calme sur les axes routiers, mais profondément perturbée. Les exportations par la route vers le sud du pays, notamment via le grand port de Bandar Abbas, sont à l’arrêt. Les prix de la plupart des denrées auraient chuté, à l’exception notable de la volaille. Si les réseaux d’eau, d’électricité et de gaz fonctionnent toujours, les communications téléphoniques sont limitées aux appels locaux.
Les récits des routiers, qui utilisent souvent des prénoms d’emprunt par prudence, dessinent les contours d’une société en veilleuse. Les établissements scolaires restent fermés, et les célébrations du Nouvel An persan, Norouz, prévues à la fin du mois, ont été annulées par les autorités suite à un deuil national. Une décision que certains perçoivent comme une injonction plus qu’un choix, redoutant des représailles en cas de non-respect.
L’ombre des récentes frappes plane sur les conversations. Plusieurs villes proches de la frontière ont été touchées, causant selon les dires des pertes civiles. Malgré cela, un sentiment d’accoutumance semble s’être installé chez certains habitants. Les allées et venues des avions de combat seraient devenues un spectacle presque banal, comparé au survol d’un oiseau. Beaucoup de ceux qui avaient fui dans les premiers jours seraient progressivement rentrés chez eux.
Pourtant, la prudence demeure. Certains routiers ont envoyé leur famille à la campagne par mesure de sécurité, estimant que les risques étaient concentrés dans les centres urbains. Ils observent également un relâchement dans le contrôle du territoire par les milices, dont les barrages routiers seraient moins fréquents, notamment après la tombée de la nuit par crainte des bombardements.
Au-delà des difficultés matérielles et des dangers, un certain désenchantement transparaît dans les propos. La mort du guide suprême est évoquée avec un détachement qui en dit long sur le fossé perçu entre la population et ses dirigeants. L’aspiration principale exprimée reste celle d’une vie normale, loin des conflits et des tensions. Pour ces hommes de la route, le véritable changement ne semble pouvoir venir que de l’extérieur, même si le prix à payer est une guerre dont chacun souhaite avant tout la fin.

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