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Le canal où les familles équatoriennes cherchent leurs morts avant la police

À Guayaquil, un canal d’irrigation de 45 kilomètres s’est transformé en décharge à cadavres. Les habitants disent qu’il faut d’abord y chercher leurs…

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Le canal où les familles équatoriennes cherchent leurs morts avant la police

À Guayaquil, un canal d’irrigation de 45 kilomètres s’est transformé en décharge à cadavres. Les habitants disent qu’il faut d’abord y chercher leurs proches disparus, bien avant les autorités.

Le quartier de Nueva Prosperina est considéré comme le plus violent du port commercial de Guayaquil. C’est là que coule ce canal, construit il y a une dizaine d’années pour l’irrigation agricole. Mais depuis la pandémie et l’explosion de la criminalité, il est devenu un lieu où les corps s’accumulent. Un chemin de terre le longe, bordé d’ordures, de chiens errants et d’urubus, ces oiseaux charognards noirs d’Amérique latine. Ni éclairage public, ni caméras de surveillance. Des hommes armés à moto contrôlent les accès. Les taxis refusent de s’aventurer dans ce secteur. Les habitants dénoncent l’abandon des autorités. Depuis une colline voisine, on aperçoit des maisons sans fenêtres occupées par des criminels. Un policier qui a accompagné des journalistes jusqu’à ce repaire raconte sous couvert d’anonymat : « De là, ils nous mettent en joue avec des fusils. Rien ici ne se fait sans leur permission. »

Les familles vivent dans une terreur quotidienne. Juan Ordoñez, qui habite le quartier depuis 40 ans, dit avoir vu des cadavres coincés dans les vannes à l’extrémité du canal. « On vit dans la peur, portes closes. Impossible de les ouvrir car sinon la mort nous rend visite », confie-t-il. Selon les chiffres officiels, en 2025 en Équateur, une personne est assassinée chaque heure en moyenne. Depuis 2023, la police médico-légale a retiré plus de 100 corps jetés dans le faible courant du canal. Certains étaient dans des sacs en toile de jute ou complètement nus. En novembre dernier, une fosse contenant neuf corps démembrés a été découverte dans la zone. Le lieutenant Christian Echeverria, chargé d’enquêter sur les morts violentes, explique que des exécutions ont lieu sur les rives en amont et que les corps sont ensuite entraînés par le courant. Il ne sait plus combien de cadavres il a vu sortir de cette eau depuis trois ans qu’il est affecté à Guayaquil.

Un drame récent illustre la réalité de ce canal. Georgina Bermeo, 38 ans, a été retrouvée à plat ventre dans l’eau sale au mois de mai. Son époux, José Cedeño, 43 ans, gisait lui aussi dans le canal. Tous deux ont été victimes d’un vol avant d’être abattus. La sœur de Georgina, qui préfère taire son nom de peur de représailles, déclare : « Le seul péché que nous ayons commis c’est d’être noirs. » Elle ne cherche pas à obtenir justice car, selon elle, « les policiers sont achetés par les délinquants ». Une autre affaire implique directement l’armée. Jonathan Villon venait de servir le petit-déjeuner à ses trois enfants lorsqu’il a été arrêté lors d’une opération militaire à Guayaquil en 2024. Il est porté disparu depuis. Le Comité des disparitions forcées de l’ONU a recueilli 51 plaintes visant des policiers et des militaires depuis 2024. Ces plaintes se sont multipliées depuis l’état d’urgence quasi permanent décrété par le président Daniel Noboa. Un chauffeur de transport de troupes a témoigné que Jonathan Villon avait été abandonné vivant sur les rives du « canal de la mort ». Sa sœur, qui a dénoncé publiquement la disparition, a parcouru deux fois le canal du début à la fin. Depuis, l’accès lui a été interdit et elle a été chassée par des hommes armés. Elle a reçu des menaces de mort et a dû fuir Guayaquil avec sa mère. « Les bandes criminelles travaillent avec les militaires », affirme-t-elle. Dans cette ville de trois millions d’habitants, plus de 900 assassinats ont été enregistrés entre janvier et mai de cette année. Le canal continue d’engloutir les corps dans l’indifférence quasi générale.

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