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Gaz lacrymogène et règles douloureuses, le doute que personne ne veut trancher

Des milliers de femmes décrivent des crampes intenses, des douleurs ovariennes ou des saignements inhabituels après avoir respiré du gaz lacrymogène. Du…

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Gaz lacrymogène et règles douloureuses, le doute que personne ne veut trancher

Des milliers de femmes décrivent des crampes intenses, des douleurs ovariennes ou des saignements inhabituels après avoir respiré du gaz lacrymogène. Du côté des soignants, personne ne veut conclure trop vite.

Amina habite un appartement qui surplombe la place de la République, à Paris. Ce jour de mobilisation sociale, le gaz lacrymogène est monté jusque chez elle. Elle a 39 ans, travaille dans la tech, et se souvient d’un enchaînement très rapide. Des nausées, une migraine puissante. Puis, deux jours plus tard, des crampes au ventre qui lui ont rappelé ses contractions d’accouchement. « Ça ne m’arrive jamais d’avoir de si fortes douleurs », confie-t-elle, en précisant que l’épisode a tenu plusieurs jours.

Son récit n’est pas isolé. Un collectif baptisé « Lacrymos de sang », monté pour alerter sur les risques de ces gaz pour le cycle menstruel, a récolté plus de 8 000 témoignages du même ordre via un questionnaire en ligne. On y lit des crampes utérines très douloureuses, des douleurs aux ovaires, des saignements qui sortent de l’ordinaire. Sa créatrice, Eva-Luna Tholance, militante pour la justice reproductive, vise deux cibles. Les institutions, et surtout la recherche, qu’elle juge quasi absente sur le sujet.

Le produit utilisé en France repose principalement sur le CS, un composé irritant pour les yeux, la peau, le nez, la gorge et les poumons. Ses effets visibles s’estompent d’ordinaire en quelques minutes. Sauf que plusieurs travaux menés au Chili ou à Bahreïn laissent penser que le produit pourrait aussi toucher la santé reproductive. Aux États-Unis, deux enquêtes conduites auprès de personnes exposées, notamment pendant les rassemblements du mouvement Black Lives Matter en 2020, ont relevé des troubles gynécologiques chez plus de la moitié des femmes interrogées, parfois jusqu’à deux sur trois. Des résultats à prendre avec prudence, puisqu’ils reposent sur des déclarations, parfois anonymes et peu nombreuses, sans lien de cause à effet démontré.

En France, Alexander Samuel, enseignant et docteur en biologie moléculaire, a commencé à creuser après les manifestations des gilets jaunes. Son hypothèse, le CS se dégraderait dans l’organisme en formant du cyanure, de quoi créer des effets comparables à un manque d’oxygène, susceptible de dérégler le cycle. Il le dit lui-même, la piste reste à vérifier. Il réclame une structure dédiée au suivi des effets du CS sur la santé, capable de produire des données. Le flou est entretenu par les fabricants, peu bavards sur la composition exacte de leurs gaz, et une revue médicale indépendante rappelait récemment que les conséquences à long terme d’une exposition restent mal documentées. La direction générale de la santé, sollicitée, n’a pas répondu.

D’autres professionnels de santé font entendre une lecture différente. Isabelle Derrendinger, présidente du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes, met en avant le contexte des manifestations récentes, multifactoriel et très anxiogène, et rappelle que l’anxiété ou un traumatisme peuvent dérégler un cycle. Jérôme Langrand, directeur du centre antipoison de Paris, insiste sur le rôle du stress aigu et parle d’un raccourci quand on attribue ces troubles au gaz. La sage-femme Sophia Rakrouki tempère autrement. Le stress compte, oui, mais il n’y a pas de mécanisme automatique, et elle regrette cette tendance à tout renvoyer sur le stress dès qu’il s’agit de douleurs féminines. Elle refuse de balayer les témoignages et plaide pour la poursuite des recherches. Sur le terrain politique, la députée Mathilde Hignet, de La France insoumise, a demandé au gouvernement d’interdire l’usage des gaz lacrymogènes au nom du principe de précaution, en défendant l’idée que la santé publique ne peut pas attendre la preuve définitive.

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