Planète
Des canards en papier contre la chasse à la frontière d’un marais protégé
Près de 700 personnes se sont rassemblées côté belge pour dénoncer la chasse au gibier d’eau, légale à quelques kilomètres de là en France. Elles…


Près de 700 personnes se sont rassemblées côté belge pour dénoncer la chasse au gibier d’eau, légale à quelques kilomètres de là en France. Elles demandent une zone tampon de 1500 mètres autour de la frontière pour préserver les oiseaux de la réserve d’Harchies.
Vendredi soir, la nuit tombe sur Bernissart. Un cortège d’environ 700 personnes s’ébranle, des pancartes en l’air. « Les oiseaux n’ont pas de frontières », peut-on lire sur plusieurs d’entre elles. Le groupe s’arrête au pied d’une stèle, côté belge. Là, des centaines de dessins de canards sont déposés, des canards « morts pour la France des chasseurs ». Au même moment, au loin, les premiers coups de feu retentissent. C’est l’ouverture de la chasse au gibier d’eau, côté français.
Derrière cette mobilisation, il y a un site exceptionnel. Les marais d’Harchies s’étendent sur 550 hectares, une ancienne zone houillère devenue la plus importante zone humide de Wallonie. Nicolas Schümmer, de la Ligue royale belge pour la protection des oiseaux, la compare à une « Camargue » en miniature. Chaque année, ornithologues et bénévoles y recensent des milliers d’oiseaux. Des foulques, des fuligules, des sarcelles, des colverts, des hérons, des cormorans, et même de rares butors étoilés. Le site est classé Natura 2000 et protégé par la convention de Ramsar sur les zones humides, dont la France et la Belgique sont signataires.
La Wallonie n’a pas lésiné sur les moyens. Entre 2019 et 2024, le gouvernement régional a investi 1,4 million d’euros dans ce marais, avec le soutien de l’Union européenne. Pour Nicolas Schümmer, ce sont des « investissements dans le vide ». Chaque année, dit-il, on repart de zéro. Les effectifs d’oiseaux ne décollent pas, alors que la chasse se poursuit à quelques encablures. Le bilan est d’autant plus amer que les oiseaux font face à d’autres pressions, comme la sécheresse et le réchauffement climatique, qui fragilisent déjà leurs habitats.
Alain Malengreau, ornithologue et bénévole à Natagora, tente de mesurer l’impact des tirs. Il compte les oiseaux qui traversent la frontière avant et après l’ouverture de la chasse. Certaines années, il observe plusieurs centaines d’oiseaux en moins. Il parle de « carnage ». Les oiseaux, désorientés par la détonation, s’en vont sans avoir fait le plein de nourriture. Pour les migrateurs prêts à partir sur de longues distances, c’est un handicap sérieux. Mais côté français, ces comptages sont loin de faire l’unanimité. Simon Régin, président de la Fédération des chasseurs du Nord, juge cette méthode « pas raisonnable ». Il faut, explique-t-il, regarder la population dans son ensemble, pas seulement les oiseaux tués un soir. Son vice-président, Guillaume Puppinck, ajoute que 200 ou 300 canards prélevés en une soirée ne remettent pas en cause la biodiversité.
Les chasseurs rappellent que cette activité est légale et strictement encadrée. Les autorisations de prélèvement s’appuient sur des suivis scientifiques des espèces, souligne la préfecture du Nord. Pour eux, c’est une « activité passionnelle » qui a toujours cohabité avec les installations situées face au marais belge, sans effondrement notable de la biodiversité. Mais de l’autre côté de la frontière, la colère ne retombe pas. Les oiseaux ignorent les limites administratives, insiste le cabinet de la ministre wallonne Anne-Catherine Dalcq, qui plaide pour une coopération internationale plus forte afin d’harmoniser les règles de protection. La préfecture du Nord, interpellée par plusieurs associations, assure vouloir engager un « travail collaboratif » avec les chasseurs et les autorités belges.
Les associations, elles, ont une revendication précise. Éric Fouvez, président de la LPO des Hauts-de-France, demande une zone tampon de 1500 mètres autour de la frontière, où la chasse serait interdite. « On ne demande pas l’interdiction de la chasse », précise-t-il. « On demande une zone tampon de 1500 mètres autour de la frontière où la chasse ne pourrait être pratiquée, ce qui n’est quand même pas irraisonnable. » Reste à savoir si les autorités des deux pays entendront cet appel, et si quelques centaines de mètres de silence suffiront à rendre leur ciel aux oiseaux.
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