Monde
Le Canada coupe le cordon avec Washington
Menaces d’annexion, guerre commerciale, dépendance révélée au grand jour. Mark Carney a décidé de sortir son pays de l’orbite américaine et il imprime un…

Menaces d’annexion, guerre commerciale, dépendance révélée au grand jour. Mark Carney a décidé de sortir son pays de l’orbite américaine et il imprime un rythme inédit, du commerce à la défense en passant par les grands chantiers. Un virage rapide qui commence déjà à faire grincer des dents, surtout sur le terrain environnemental.
Les menaces répétées de Donald Trump de faire du Canada le 51e État américain, doublées d’une guerre commerciale, ont servi de détonateur. Le pays a pris la mesure de ce qu’il refusait de regarder en face, une dépendance quasi totale à son voisin, sur le plan économique comme sur celui de sa sécurité. Mark Carney a rompu les négociations commerciales avec Washington à la fin du mois d’août, et il l’a dit sans détour. Les États-Unis « essaient de nous briser pour nous posséder », a-t-il lancé, en promettant que cela n’arriverait jamais.
Le personnage surprend. Arrivé au pouvoir il y a un an et demi, cet ancien banquier d’affaires passé par une banque centrale n’avait aucune expérience politique. Il s’est fixé un objectif unique, faire pivoter le Canada à 180 degrés pour le rendre beaucoup plus autonome, avec un slogan qui tourne en boucle, « bâtir un Canada fort ». Pour Geneviève Tellier, professeure en études politiques à l’Université d’Ottawa, l’attitude de Washington a provoqué une secousse et le Premier ministre en a tiré parti. « C’est un changement de cap en profondeur et avec Mark Carney, cela va très vite alors qu’on était habitué à ce que ce soit très long », relève-t-elle.
Sur le front commercial, l’ambition est chiffrée. Il veut doubler, pour le porter à trois milliards, le nombre de consommateurs auxquels les entreprises canadiennes peuvent vendre sans acquitter de droits de douane. D’où les allers-retours permanents à l’étranger pour décrocher des accords de libre-échange, avec un détour récent par la Turquie. Le Canada renoue aussi avec des capitales qu’il avait écartées, l’Arabie saoudite, l’Inde ou la Chine, dont les relations s’étaient tendues ou carrément cassées sous Justin Trudeau. Et il l’assume, il ne veut plus donner de leçons en matière de droits humains, comme il l’a expliqué à propos de Riyad.
La défense n’est pas en reste. Le budget militaire doit être quadruplé d’ici 2030, et Ottawa regarde de moins en moins vers son voisin pour s’équiper. La commande d’une nouvelle flotte de sous-marins au groupe allemand Thyssenkrupp Marine Systems en dit long sur cette bascule. Pour Maxwell Cameron, professeur de science politique à l’Université de Colombie-Britannique, le mouvement est inévitable. À partir du moment où les États-Unis deviennent une menace potentielle pour la souveraineté canadienne, il n’est plus question de leur confier sa défense. « Nous devons donc réduire les risques », résume-t-il.
Cette réorientation passe enfin par de gros chantiers. Un oléoduc pour acheminer le pétrole jusqu’à la côte Pacifique et l’exporter vers l’Asie, des investissements dans les infrastructures portuaires, l’extraction de matières premières stratégiques. Pour ne pas effrayer les investisseurs, l’exécutif veut boucler les autorisations des projets d’intérêt national en un an maximum.
La popularité de Mark Carney reste élevée, portée par le contraste avec son homologue américain. Les critiques pointent pourtant, et elles se concentrent sur le texte censé accélérer ces grands projets, notamment pétroliers. L’opposition et les groupes écologistes y voient un recul. Le député fédéral du Bloc québécois Patrick Bonin l’a dit sans détour, le pays « retourne des décennies en arrière en matière d’environnement », et il accuse le gouvernement de profiter de la crise tarifaire pour faire passer ses réformes.
Maxwell Cameron s’attend à un retour de bâton sur l’environnement, un sujet qui pèse lourd dans l’opinion canadienne. À plus long terme, Geneviève Tellier identifie une autre menace, plus inattendue. Le départ de Donald Trump affaiblirait Mark Carney, qui deviendrait alors un Premier ministre comme les autres, aux prises avec une situation normale, privé de l’urgence existentielle qui lui donne aujourd’hui sa marge de manœuvre.
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