Économie
Le logement outre-mer attend encore la loi censée alléger la facture
Une loi votée en juin 2025 devait ouvrir les chantiers ultramarins aux matériaux locaux ou régionaux sans marquage européen. Les décrets se font toujours…

Une loi votée en juin 2025 devait ouvrir les chantiers ultramarins aux matériaux locaux ou régionaux sans marquage européen. Les décrets se font toujours attendre et le secteur doute déjà de l’effet sur les prix.
Sur le papier, la promesse tient en une idée simple. Autoriser ciment, carrelage ou bois venus du bassin régional, même privés du marquage CE exigé par Bruxelles, pour faire baisser le coût des logements neufs dans les départements d’outre-mer. Le texte a bien été adopté en juin 2025. Seize mois plus tard, rien ne bouge sur les chantiers. Les décrets d’application, sans lesquels la mesure reste lettre morte, ne sont toujours pas publiés. Le cabinet du ministre chargé du Logement promet un avis du Conseil d’Etat imminent, tandis que la sénatrice à l’origine du texte n’espère plus une mise en route avant le début de l’année 2027. Du côté de la Fédération des entreprises des outre-mer, on pointe des concertations à rallonge et une valse des ministres. Son président, Hervé Mariton, résume la scène en déplorant des administrations qui surjouent leur rôle et s’enlisent dans des jeux de rôle.
L’enjeu n’a pourtant rien de théorique. Depuis 2020, le coût de revient d’un logement neuf a grimpé de 30 % dans les territoires ultramarins. Chez le bailleur CDC Habitat, il oscille entre 190.000 et 240.000 euros, et il a même doublé à Mayotte, contre 175.000 euros dans l’Hexagone. Dès 2018, l’Autorité de la concurrence relevait un surcoût de 39 % sur les matériaux à La Réunion, avec une tonne de ciment facturée 210 euros quand Maurice la propose à 90 euros. Sauf que la main-d’œuvre pèse déjà près de la moitié d’un chantier. Autrement dit, même des matériaux bien moins chers ne feront pas s’effondrer la note. La fédération patronale anticipe d’ailleurs un effet limité sur les prix, en rappelant qu’il faudra financer des essais en laboratoire et ouvrir des liaisons maritimes régulières avec les voisins.
Sur le terrain, des pistes se dessinent malgré tout. À Mayotte, la filière de la brique de terre comprimée s’organise. En Guyane, la collectivité cible trois produits venus du Brésil ou du Suriname, à savoir du carrelage, du béton cellulaire et du PVC. Mais tout le monde ne veut pas voir débarquer ces alternatives. Un dirigeant d’une grande entreprise locale de construction, qui préfère rester anonyme, refuse de lâcher ses fournisseurs. Même s’il pouvait demain acheter son bois au Suriname, il ne le fera pas, de peur de tuer un écosystème local déjà fragile, quitte à payer plus cher. À Cayenne, l’artisan Timothé Alves Ferreira a bien tenté d’importer du ciment et du carrelage de Macapa et Belém, où les tarifs sont 20 à 30 % plus bas. Le résultat reste tiède. Entre taxes douanières et transport jusqu’à la frontière puis vers Cayenne, il économisait à peine 10 %, pour une logistique lourde et une vraie charge mentale.
Reste un obstacle que peu avaient anticipé, celui des assureurs. Sans eux, aucun professionnel n’osera se fournir hors marquage CE. En Guyane, le secrétaire général de la fédération régionale du BTP, Lauric Sophie, le dit sans détour. Quel que soit l’angle choisi pour importer, l’assurance reste le juge de paix, et personne n’ira chercher des matériaux sans garantie derrière. Or aucune doctrine n’a encore été fixée dans les départements d’outre-mer, et les bureaux de contrôle demeurent prudents, souligne CDC Habitat, qui gère plus de la moitié du parc social ultramarin. S’ajoute la taxe carbone européenne aux frontières, appliquée depuis janvier 2026 sur le ciment et l’acier importés hors UE. Le Parlement européen a voté en septembre une possible dérogation pour les outre-mer, mais plusieurs Etats membres défendent une ligne plus stricte, ce qui pourrait maintenir la surtaxe.
Et pendant que ce dossier s’enlise, une crise bien plus urgente frappe déjà les chantiers. En Guyane, les crédits de l’Etat pour le logement social ont chuté de 60 % en 2026. Seuls 250 à 400 logements sociaux devraient sortir de terre cette année, contre environ 700 l’an dernier. Pour Lauric Sophie, le BTP guyanais traverse une mauvaise passe, et le débat sur les matériaux sans marquage CE ne suffira sans doute pas à le sortir de l’ornière.
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