Monde
Buchenwald, 80 ans après : quand l’art devient gardien de la mémoire

Face à la montée des discours révisionnistes, une création franco-allemande redonne vie à l’histoire du camp nazi.
Sur l’ancien site du camp de concentration de Buchenwald, une pièce théâtrale originale résonne comme un acte de résistance contre l’oubli. Portée par une trentaine de jeunes Français et Allemands, cette adaptation de *L’Écriture ou la vie* de Jorge Semprun incarne la transmission d’une mémoire fragile, à l’heure où les derniers témoins disparaissent et où les extrémismes gagnent du terrain.
Käthe Lange, comédienne berlinoise de 20 ans, souligne l’urgence de ce travail artistique : * »On parle de moins en moins de la Shoah »*, constate-t-elle. Sous la direction du metteur en scène Jean-Baptiste Sastre et de l’actrice Hiam Abbass, ces jeunes ont exploré l’histoire du camp à travers le récit de Semprun, déporté à Buchenwald. Pour Jamel Boujamaoui, ouvrier francilien de 20 ans, cette expérience a révélé des aspects méconnus de l’Holocauste, bien au-delà des manuels scolaires.
Entre 1945 et 2025, le lieu est passé de l’horreur à la commémoration, mais son héritage est menacé. Avec 56 000 morts à Buchenwald et 20 000 à Mittelbau-Dora, ces camps symbolisent l’industrialisation de la barbarie nazie, ciblant Juifs, Roms, opposants politiques et prisonniers soviétiques. Pourtant, le révisionnisme progresse, alimenté par l’AfD, parti d’extrême droite en pleine ascension en Thuringe, où se situe le mémorial.
Jens-Christian Wagner, directeur de la Fondation Buchenwald, alerte sur la fragilité des démocraties face aux discours nationalistes, citant l’influence de figures comme Trump ou Poutine. En janvier 2025, Elon Musk lui-même avait critiqué, lors d’un meeting de l’AfD, la focalisation allemande sur le passé. Une position dénoncée par Mario Voigt, président de la Thuringe, qui rappelle lors des cérémonies que * »l’humanité est une pratique quotidienne »*, face à la résurgence de l’antisémitisme et des idéologies autoritaires.
Parmi les rares survivants présents, Albrecht Weinberg, centenaire rescapé d’Auschwitz et de Mittelbau-Dora, incarne cette mémoire vivante. * »Je me souviens de tout »*, insiste-t-il, déplorant l’amnésie collective autour des crimes nazis. En janvier, il avait rendu sa décoration allemande pour protester contre la collaboration parlementaire avec l’extrême droite.
Aujourd’hui, alors que neuf rescapés de Buchenwald seulement ont pu faire le déplacement – contre des centaines il y a vingt ans –, l’art se pose en rempart contre l’effacement. Une nécessité, alors que l’histoire semble parfois se répéter.

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